L'écomarxisme a-t-il trouvé tous ses « Repères » ?

Je viens de lire le tout récent volume de la collection Repères (La Découverte, 2026) consacré au Marxisme écologique. Il est l'ouvrage de trois jeunes doctorant.e.s français, dont deux en résidence en Allemagne.

Détails : Collection : Repères

Parution : 23/04/2026
ISBN : 9782348086281
Nb de pages : 128
Dimensions : 12 * 19 cm
ISBN numérique : 9782348086298





Le marxisme écologique : une pensée critique puissante, au prix d’un impensé majeur

Publié en avril 2026 aux éditions La Découverte, Le marxisme écologique propose une synthèse ambitieuse d’un courant théorique et politique apparu, selon les auteurs, à la fin des années 1980, et qui se caractérise moins par son unité doctrinale que par la pluralité de ses traditions et de ses débats. Les auteurs soulignent d’emblée la difficulté de parler du marxisme écologique au singulier, tant celui‑ci recouvre des approches diverses, parfois traversées de tensions internes.

Un point de convergence fort se dégage néanmoins : la catastrophe écologique contemporaine ne saurait être expliquée par des comportements individuels ou par un défaut de responsabilité des consommateurs. Contre l’écologie dominante, qui réduit l’enjeu environnemental à une question d’empreinte carbone et de “bons” usages, l’écomarxisme affirme que la crise trouve son origine dans la relation productive spécifique que le capitalisme instaure avec la nature. Dès lors, aucune production ni consommation réellement soutenable ne peut advenir sans remise en cause de l’impératif de profit à court terme qui structure l’accumulation capitaliste.

Cette perspective conduit les auteurs à se démarquer nettement des discours et dispositifs visant une modernisation écologique du capitalisme, qu’il s’agisse des instruments de marché (taxe carbone, marchés de quotas) ou des politiques publiques de type Green Deal. L’écologie n’est pas ici pensée comme une simple réforme de la croissance, mais comme un terrain de conflictualité. L’un des mérites majeurs de l’ouvrage consiste ainsi à affirmer que l’écologie est un véritable « champ de bataille », redéfinissant les luttes de classes comme des conflits autour des usages, du contrôle et de l’appropriation de la nature.

Cette relecture conflictuelle conduit logiquement à interroger le sujet collectif de la bifurcation écologique. Les auteurs donnent à voir les débats qui traversent le champ écomarxiste : retour stratégique à la centralité du prolétariat industriel pour décarboner les secteurs fossiles, ou au contraire promotion d’alliances rouge‑vertes associant mouvement climat, travailleurs du Sud global, populations autochtones et mouvements paysans. Cette recomposition du sujet écosocialiste entre en résonance avec d’autres courants critiques contemporains — justice climatique, écologisme des pauvres, féminisme de la subsistance — qui articulent la crise écologique aux rapports sociaux de classe, de race et de genre.

Sur le plan théorique, Le marxisme écologique se présente comme une révision interne du marxisme, fondée sur un dialogue renouvelé avec Marx et Engels plutôt que sur une rupture post‑marxiste. L’ouvrage mobilise un ensemble de concepts désormais centraux dans les débats écomarxistes — rupture métabolique, Anthropocène vs Capitalocène, néo‑impérialisme écologique, planification écologique — afin de penser la causalité réciproque entre crise économique et crise écologique, là où l’écologie politique tend parfois à réduire cette dernière à une simple atteinte au vivant.

Cependant, aussi stimulante soit‑elle, cette synthèse laisse apparaître un angle mort théorique significatif : l’absence totale de la pensée d’Henri Lefebvre. Absent dans le texte et dans les 20 pages de bibliographie serrée, avec pas loin de 500 éférences. Cet oubli est d’autant plus étonnant que nombre des problématiques abordées — appropriation de la nature, conflictualité, planification — entrent directement en résonance avec la théorie lefebvrienne de la production de l’espace. En se tenant à distance de cet héritage, l’ouvrage tend à privilégier une lecture avant tout économico‑productive de la crise écologique, au détriment de ses dimensions spatiales, urbaines et quotidiennes.

Or, chez Lefebvre, la crise écologique ne relève pas uniquement d’une rupture abstraite entre société et nature, mais d’un processus historique de production capitaliste de la rareté des conditions mêmes de l’existence : espace, air, eau, temps. L’écologie se joue alors dans l’urbanisation, l’aménagement, les infrastructures et les modes de vie ordinaires. En faisant l’impasse sur cette perspective, la réflexion sur la planification écologique reste principalement cantonnée au registre macro‑économique et politico‑institutionnel, sans être envisagée comme une réappropriation sociale de l’« habiter ».

Cette lacune théorique se fait également sentir lorsque l’ouvrage aborde les conséquences sociales et politiques de la catastrophe écologique, notamment à travers la question désormais incontournable de l’adaptation. Si les auteurs soulignent à juste titre que l’adaptation constitue une nouvelle réalité matérielle appelée à reconfigurer les conflictualités écosociales, l’absence d’une réflexion sur l’espace et la vie quotidienne limite la compréhension de la manière concrète dont ces reconfigurations se jouent dans les territoires et les pratiques sociales.

Aun final, Le marxisme écologique constitue une contribution majeure aux débats contemporains sur l’écologie politique radicale. Mais l’oubli de l’apport lefebvrien révèle un impensé persistant : celui des conditions spatiales et existentielles de la crise écologique. Réintégrer cette dimension permettrait sans doute de renforcer encore l’ambition du marxisme écologique, en articulant plus étroitement critique de l’économie politique, production de l’espace et matérialité de la vie quotidienne.

Il nous offre une boussole solide dans ce foisonnement. Il ne nous reste plus qu'à y ajouter, sans doute, un peu de cette poésie spatiale et de cette critique de l'urbain (Le droit à la ville, 1968), que Lefebvre maniait si bien. Pour que l’écologie de demain ne soit pas seulement une question de chiffres et de flux, mais aussi une réappropriation de nos manières d'habiter le monde.

Au fond, ce livre nous donne les clés d'un système global, capitaliste et mondialisé. Mais Lefebvre nous donne les clés de notre rue. C'est ce passage d'une théorie-monde à notre réalité locale que j'aimerais explorer avec vous.

J'aurai le plaisir de prolonger ce débat lors d'un Café Philo à la Librairie Bluette, le mardi 12 mai à 18h30 pour explorer ensemble cette question cruciale : "Qui décide de notre territoire ?".

C’est l’occasion idéale pour mettre en pratique cette invitation de Lefebvre : comprendre notre environnement pour mieux l'habiter, et penser ensemble pour pouvoir agir. Attention, les places sont limitées (12-15 personnes), pensez à réserver auprès de la librairie ! »




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