mardi 23 février 2021

Hôpital de Savenay, un patrimoine en remake tardif

 


On s’alerte donc, selon la presse locale, sur l’atteinte au patrimoine que constitue l’affichage d’un permis de démolir. Le problème ? C’est un peu tard, une fois que le char de l’urbanisme éco-métropolitain, dont la compétence est passée des communes à la communauté de communes à travers le PLUi (plan local d’urbanisme intercommunal), est en route et près du but, aucunement freiné par le confinement. Les associations d’histoire locales ont été interpellées à se sujet, comme je l’ai été personnellement. Quelques remarques à ce sujet.

Aucun doute, l’hôpital de Savenay créé dans son testament par Jean de Châteaugiron, curé de Savenay, le 14 mars 1450 ( suivre le lien : http://www.jy-martin.fr/V1/article912e.html?id_article=20 ) est l’un des fleurons du patrimoine local, au même titre que l’ex-École normale devenue lycée Jacques Prévert, ou l’abbaye de Blanche-Couronne, comme d’autres dans le territoire intercommunal.

Des opposants d’aujourd’hui - qui ne s’opposent par ailleurs plus à grand chose depuis mars 2020 - « saisis par le patrimoine », cherchent à exister sur le créneau de sa défense, en l’occurrence celui des vieux bâtiments à l’abandon de l’hôpital de Savenay. Ce scénario avait déjà été joué autour de la réhabilitation savenaisienne du couvent des Cordeliers (voir : Le couvent des Cordeliers de Savenay, 1419-2029, Ed. du Petit-Pavé, 2019, chapitre 8).

Doit-on, d’ailleurs, s’illusionner sur l’impact réel de l’engouement sur le patrimoine ? A la Chapelle-Launay, un sondage express, au titre de « démocratie participative », sur une petite dizaine de « projets citoyens » vient de montrer que le lauréat, un « jardin des abeilles », l’emporte haut-la-main sur celui d’un ouvrage patrimonial sur l’Abbaye de Blanche-Couronne, bon dernier : pour les abeilles 50 % des réponses, et pour l’abbaye 5 % , il n’y a pas photo.

La défense du « grand » patrimoine, celui des bâtiments historiques - sans oublier tout le petit patrimoine, « de la Cathédrale à la petite cuiller » - mérite assurément mieux qu’un sursaut de dernière minute, pour jouer les prolongations, quand le match semble malheureusement plié. C’est, au contraire, un travail permanent, minutieux et de longue haleine, qui doit être soigneusement tenu à l’écart de toute tentative de récupération. Mais dont notre époque ne semble, à l’évidence, plus guère se soucier.

samedi 16 janvier 2021

La "condition périphérique" selon Thiago Canettieri

Lecture : mise à jour du 16 janvier 2020

Ce premier livre du jeune géographe brésilien Thiago Canettieri, "La condition périphérique" (Éditions Consêquencias, Rio de Janeiro, octobre 2020), est issu de sa thèse de doctorat de géographie soutenue à l’Université fédérale du Minas Gerais (UFMG). Selon lui, "Le moment que nous vivons, dans lequel toute politique de transformation est bloquée, se caractérise par : 1) la banalisation du catastrophisme ; 2) l'impuissance réflexive [intellectuelle, culturelle, éducative...] et : 3) un horizon déclinant de perspective. Peut-être la "modernité" n'a-t-elle jamais eu un aussi gros problème avec l'avenir ?"

Avec ce livre il propose, en géographe, de qualifier de "condition périphérique" la situation qui paraît surdéterminer et prolonger au-delà de son temps un capitalisme qui se heurte pourtant à ses propres limites, internes et absolues. L'idée est de faire valoir que cette forme, qui a toujours été présente dans les diverses périphéries du Sud comme du Nord – non seulement quartiers sensibles, banlieues, mais aussi périurbain et marges métropolitaines et rurales - s’est maintenant répandue partout dans le monde dans le prolongement de la crise des capitaux de 2008L'espace du capitalisme augmenté à l’échelle planétaire est partout, et son centre nulle part. Ainsi, aujourd'hui, considère-t-il, toute la planète vit-elle désormais dans "une société sécuritaire de gouvernance de l’effondrement."

 

Quatrième de couverture


Marx se référait à l’horreur civilisée du surtravail dans la société capitaliste du XIXe siècle. Un monde dominé par une forme sociale abstraite. Maintenant, au XXIe siècle, ce que nous vivons est l’horreur barbarisée de la crise. Même en pleine crise, la domination sociale abstraite du capital ne s’affaiblit pas. Au contraire, elle semble augmenter, transformant la vie quotidienne en un paysage de ruines. Au moment de la crise absolue, ce n’est plus maintenant dans l’emploi que la domination sociale du capital se réalise. L’horreur barbare de notre temps est celle de la dissolution des formes sociales historiquement constituées, qui ne fonctionnent plus désormais comme l’amalgame du social. Ce tissu social lacéré se maintient négativement, dans la précarité et par la violence. Il s’agit d’une nouvelle condition : la condition périphérique

Sommaire : 

Le capitalisme est en pilotage financier automatique (chap.1). Il développe de nouvelles formes de dominations sociales et spatiales (chap.2). Il faut porter sur lui un regard décalé, en "parallaxe", par un écart de point de vue critique et marxiste, au-delà de Marx lui-même, pour changer la perspective et apercevoir des issues de secours (chap.3). Le rapport capital/travail affronte bien des vicissitudes (chap.6). Il y a dissociation spatiale de la plus-value - dont il faut bien distinguer la masse et le taux - entre sa production en périphéries et sa réalisation aux hyper-centres (chap.5). Au travail abstrait, correspond un temps abstrait et un espace abstrait (chap.7). Les pratiques sociales ruinées conduisent à "une vie dénudée" (chap.4), pour laquelle "la violence devient une nouvelle forme de médiation sociale" (chap.8). Ce "devenir-périphérie du monde" (chap.10), dont le temps s’est arrêté et fait du surplace, s’il n’offre aucun horizon, engendre - mettant à jour une formule d'Henri Lefebvre - "une société sécuritaire de l’effondrement gouverné" (chap.9).


Mes premières réactions à la lecture de ce livre.

À le lire, j’ai trouvé de multiples raisons d’aimer cet ouvrage qui est devenu, depuis sa réception, mon livre de chevet.

- Sa conception de la géographie : une science qui n’exige pas d’étiquette préalable, mais qui confine à la science politique et morale. Une géographie philosophique, qui comble son abîme épistémologique, tout en déployant sa capacité heuristique.

- Les références à Henri Lefebvre y viennent régulièrement. Elles montrent une connaissance profonde de l’auteur, bien meilleure qu’en France où elle se réduit trop souvent au « droit à la ville », en slogan déconnecté des réalités, mis à toutes les sauces. Non pas que Lefebvre ait tout dit en son temps, mais parce qu’il nous a légué les outils conceptuels indispensables. Ce qu’on a négligé trop longtemps en France pendant et après sa phase de purgatoire politique (au PCF) et d’oubli académique des années 1990-2000. Je ne cacherai pas ma satisfaction de voir de jeunes chercheurs, dans divers pays - Brésil, Italie, Allemagne - s’investirent sur les traces de Lefebvre, non pas en "Gardiens du Temple", comme la vieille génération des Lefebvriens français a su le faire un temps, mais par la mise en œuvre innovante d’une « pensée devenue monde » depuis.

- Des sources connues avec d’autres découvertes : Marx, Lefebvre, Marcuse, Dardot/Laval, Debord, Goonewardena (et ali), Guilluy, Harvey, Oliveira, Secchi et Zizek, pour les premières ; Arantes, Kurz, Mbembe, Postone, Safatle, Scholz et tant d’autres pour les découvertes.

- Un tableau sans fard de l’état désastreux, non seulement du Brésil, mais de la planète. Le test évident de la pertinence de son analyse, c’est qu’ayant été écrit avant la pandémie, elle y trouve pourtant parfaitement sa place. Par ailleurs, si dès le milieu des années 1990 (avec ma thèse de géographie en 1994-98), j’ai bien eu l’intuition que le Brésil était le laboratoire de l’avenir du monde, je n’avais pas cerné alors que cet avenir était en fait celui de l’émergence d'une « condition périphérique » dans un monde capitaliste s’enfonçant dans sa crise économique, politique et intellectuelle. Certes le tableau est-il effrayant et n'offre guère issue. Mais il faut le dire, car c’est cependant un passage obligé pour mieux comprendre et discerner d’éventuelles "sorties de secours". Le capitalisme périphérisant sa crise, l’issue sera dans les périphéries. Ce n’est donc plus « Prolétaires de tous les Pays... », mais Périphériques du monde entier, unissez-vous ! 

- Son écriture et sa langue : faisant suite à une thèse, il en restitue l’essentiel de 400 à 170 pages, ce qui est en-soi un exploit, sans perte de cohérence du propos et de la synthèse. Les leitmotivs-clés parsèment l’ensemble, un peu comme dans une sonate de Beethoven. Car j’ai trouvé enfin des qualités d’écriture qui rendent la lecture aisée, bien que le vocabulaire soit pointu et philosophique. J’ai ainsi repris grand plaisir à lire du portugais du Brésil, parce que le fond est très motivant et le discours fluide. Et bien que le propos soit sans concession, j’y ai donc finalement trouvé beaucoup d’éclaircissements et de satisfactions concernant mes centres d’intérêts de longue date.

Préface de Thiago Canettieri

Il me semble que dans ce bref XXIe siècle – résumé, condensé, comprimé en deux décennies – le processus de décomposition social devient flagrant, de dissolution des formes historiques de médiation sociale, de destruction des ressources naturelles et de destruction brutale des conditions de vie en tant que parties d’un unique processus. Résultante des développements contradictoires de la survie des formes du capital, le travail, forme à la base de la médiation sociale, est complètement désubstantialisée par l’élévation de la productivité et il en résulte un haut niveau de désagrégation sociale. Aussi, voyons-nous se dresser à l’horizon des attentes réduites la manière spécifique par laquelle la domination sociale, la production sociale de l’espace et la reproduction des rapports sociaux se réalisent : cette forme est la condition périphérique.

L’idée de condition périphérique, à mes yeux, peut aider à élucider l’abîme de l’inégalité, la forme sociale qui est déchirée et se généralise dans le monde entier, permettant d’évaluer une trajectoire sociale marquée par la précarité, la vie sinistrée et la domination étendue à tous les moments de la vie quotidienne.

Il est clair que sa réalisation est liée à la consolidation et la planétarisation du néolibéralisme. Le néolibéralisme en tant que forme de transformation de la société, avec l’implantation de certaines déterminations – surtout juridiques – a configuré une forme déterminée d’expérience intersubjective. Quelque chose d’inhérent à son fonctionnement a été de susciter un cercle particulier d’affects qui s’est structuré à la base dans la rancœur sociale, dans les frustrations et les ressentiments. La subjectivité concurrentielle de l’homme-entrepreneur conduit, inévitablement, à ce terrain balisé à partir de la compétition. Plus la dynamique de reproduction du capital se réalise en ce moment, plus nous voyons des individus livrés au hasard, abandonnés à leur propre sort, qui, confrontés à ce sentiment d’échec et de frustration, se mobilisent dans les forces les plus destructives.

Le thème de ce livre est, par conséquent, l’effondrement du capitalisme contemporain qui, dans une pirouette dialectique, reconfigure ses formes de domination, de reproduction des rapports sociaux et de production, et imprime la forme-périphérie comme l’indice de sa nouvelle condition. Ce livre est une tentative pour chercher une explication aux transformations du capitalisme. Évidemment, beaucoup a été écrit là-dessus : de l’autonomie du capital fictif à l’ère de l’accumulation financière-numérique à la formation d’une armée de précaires. ; de l’interdiction du futur à la déroute des démocraties occidentales ; de l’aggravation de la dépression à la dissémination d’un état du spectacle anecdotique.

Une fois l’intentionnalité de ce texte explicitée, faut-il aussi mettre en relief la difficulté d’argumenter sur sur un objet en mouvement précisément en ces temps d’une mutation profonde. En ce sens, je soumets au lecteur que le raisonnement présenté ici, bien que orienté empiriquement par une séries de lectures qui traversent cette recherche, prend la forme d’une théorie sociale prospective. Les questions de la recherche, aussi bien que tant d’autres insuffisamment développées, sont seulement des tâtonnements en vue de tenter de délimiter le périmètre de validité du raisonnement présenté.

L’unité que je cherche à constituer pour le livre tourne autour d’un objet qui a été construit au long de mon expérience quotidienne comme chercheur et militant. Sous cette forme, mon intention est plus de construire une théorie critique sur la réalité qu’une critique de la théorie.

- ce qui veut dire que, bien qu’il existe une confluence des auteurs mobilisés en cela autour de la tradition marxiste, je cherche des références dans différentes « écoles ». Non par dilettantisme éclectique, mais parce que chacune des ces traditions peut aider à comprendre quelque chose de l’objet présent.

Comme ce sera développé, ce raisonnement part du présupposé que nous sommes les témoins d’une transformation unique dans le processus de modernisation, dans lequel le centre cesse d’être l’indice du développement : à l’inverse, se sont les formes périphériques qui indiquent le futur de ce développement. En ce sens, le Brésil est un poste d’observation fondamental. Ce point n’est pas nouveau. Roberto Schwarz, Paulo Arantes, Chico de Oliveira et toute une tradition de la sociologie urbaine critique brésilienne, qui s’est consacrée à la compréhension de la formation territoriale, économique et sociale du Brésil, paraît induire cette intuition dont, pour l’heure, j’entends suivre l’élaboration.

La théorie en élaboration tout au long de ce livre peut se résumer ainsi : aujourd’hui, en plein cours indélébile de l’effondrement de la modernisation, les contours de ce que fut la société du travail sont, une bonne fois pour toutes, jetés au sol. S’y trouvent, recouvertes de poussière, les attentes qui seront mises à jour pour orienter le futur, aussi bien à droite qu’à gauche.

De cette décomposition surgira une autre configuration sociale fondée sur la forme-périphérie. La modernisation qui a connu son apogée dans la première moitié du XXe siècle, a vu ses prémisses mises en déroute. Les promesses qu’elle portait depuis la Révolution Française de liberté, d’égalité, et de fraternité ont été escamotées sur l’autel sacrificiel de la religion de l’argent comme une fin en soi. Cette nouvelle configuration organise une société sécuritaire, prête à se défendre d’elle-même, dans une vaine tentative d’administrer son propre effondrement. Cette condition, marquée par la précarité et par la violence, sujette à d’intenses régimes de surexploitation et à la soumission totale de la vie, intégrant l’exclusion, porte les traces distinctives de formes sociales qui ont toujours été présentes dans les périphéries des pays périphériques. Désormais, avec le déroulement de la crise du capital et de l’effondrement de la modernisation, nous pouvons dessiner le devenir-périphérie du monde. La forme-périphérie est, ainsi, la manière par laquelle se génère une société en effondrement. En ceci, une grande partie de la théorie sociale, qui jusqu’à il y a peu était accoutumée à comprendre et expliquer la modernité à travers les catégories de la société industrielle, devient anachronique. Le caractère insolite de cette situation oblige à un réarrangement de notre arsenal critique capable d’entreprendre une critique de l’état des choses.

(Extrait, pages 7-9, trad. Jean-Yves Martin)


Thiago Canettieri, A condição periférica,
Éditions CONSEQUÊNCIA, Rio de Janeiro
176 pages, 2020, ISBN: 9786587145099
Thiago Canettieri, docteur en géographie, 
est professeur au département d’urbanisme 
de l’Université fédérale du Mato Grosso au Brésil.


Démographie de Loire-Atlantique : au-delà d’une carte de Nouvel an, qu’est-ce qui bouge vraiment ?


 

Loire-Atlantique : au-delà d’une carte de Nouvel an, qu’est-ce qui bouge ?

Début janvier l'INSEE a publié les chiffres de son "recensement général". Voyons cette carte extraite de l'Atlas numérique de la Loire Atlantique (atlas.loire-atlantique.fr). À la différence des infographies de la presse - ciblant des records et les Tops 10 ou 15 dans les 207 communes - celle-ci permet de figurer en un seul coup d’œil à la fois les disparités de peuplement (ronds violets, proportionnels aux populations communales), tout en visualisant les évolutions plus locales (trame par commune, de l’orange au gris-bleu). Mais une simple « photo à l’instant T », qu’il faut rapprocher d’autres cartes. Pour quel constat ? 

Le poids démographique de Nantes reste prédominant et Saint-Nazaire est loin d’y faire contrepoids. En périurbain nantais, l’étalement urbain se confirme suivant un cercle d’une quarantaine de kilomètres de rayon, avec un étalement du rajeunissement et une croissance naturelle élevée. Le vieillissement, renvoyé à beaucoup de communes limitrophes, aussi bien rurales au nord, que littorales à l’ouest, se ralentit un peu, mais les soldes entrées/sorties y restent très négatifs, d’où un déclin

Sur la façade atlantique, au nord-estuaire les communes rétro-littorales connaissent une certaine dynamique dans le sillage de Saint-Nazaire, même si le recul est net à Batz-sur-Mer et au Pouliguen. À l’inverse, au sud, le littoral est plus dynamique de part et d’autre de Pornic. Certes connaît-il aussi vieillissement et déficit naturel, mais mieux compensés ici par un solde attractif qui reste positif.




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