lundi 11 décembre 2017

Climate Finance Day et One Planet Summit : grand' messes du capitalisme climatique

1 - Le "Climate Finance Day 2017", qui se tient aujourd'hui 11 décembre au ministère de l’Économie et des Finances de Bercy, réunit des représentants internationaux de l’industrie financière, des autorités de régulation et de supervision, ainsi que des banques publiques. En ce "jour de la finance climatique"  il s'agit de montrer que  "nombreux sont les banques, les assureurs, les investisseurs qui adoptent des stratégies de décarbonation des portefeuilles, d’investissement dans les énergies renouvelables ou de création de nouvelles solutions de financements verts", une authentique financiarisation du capitalisme climatique.
Cette 3e édition du Climate Finance Day est censée accélérer "la mobilisation et la poursuite des engagements" des COP (Conférences des patries) n° 21, 22 et 23 et de l'Accord de Paris (2015) et "accroître la contribution de l’industrie financière à la lutte contre le changement climatique". Pour Gérard Mestrallet, Président de Paris EUROPLACE, "de consolider et promouvoir la position de leader mondial de la Place de Paris en matière de finance verte et durable." Paris EUROPLACE est "en charge de développer et promouvoir au plan international  la Place financière de Paris et, d’une manière générale, l’industrie financière  française dont elle fédère l’ensemble des parties prenantes : émetteurs,  investisseurs, intermédiaires bancaires et financiers, professions juridiques et  comptables, sociétés de conseil, autorités de marchés, soit plus de 400 membres". Philippe Zaouati Président de Finance for Tomorrow, est lui-même convaincu que “l’avenir de la finance, c’est la finance verte et durable !"

M. Tricoire PDG de Schneider Electric : "J'attends beaucoup du monde de la finance. On a besoin de financements et il n'y a pas eu dans le passé suffisamment de discrimination entre les entreprises qui avaient un vrai engagement et celles qui n'en avaient pas. C'est cela qui fera une différence fondamentale parce qu'à la fin ce sont ceux qui investissent dans les entreprises qui en ont d'une certaine manière la direction."

Bercy
L’investissement vert aurait le vent en poupe, selon Béatrice Héraud (Novethic) : Les "Green Bonds" émis par les entreprises, États ou collectivités ont visiblement trouvé leur public. Les différentes estimations tablent sur près de 130 milliards d’émissions d’obligations vertes sur l’année 2017. Mais il en faudra plus et aller plus vite pour réussir la transition. Les besoins se chiffrent en milliers de milliards de dollars. Or, les investissements verts comptabilisés par la CNUCC (Convention cadre des Nations Unies pour la lutte contre le changement climatique) ne représentent à ce jour que 700 millions de dollars… !

De gauche à droite, Pierre Gattaz, président du MEDEF,
Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique,
Jean-Pascal Tricoire, PDG de Schneider Electric
et Jean-Pierre Clamadieu, PDG de Solvay,
à Paris, le 11 décembre 2017 (AFP)

2 - Le « One Planet Summit » du 12 décembre, est une initiative du Président Macron, organisée conjointement par l'ONU et la Banque Mondiale, en partenariat avec l'OCDE - club des 35 pays les plus riches de la planète - et la Commission européenne. Le président français souhaiterait prendre le leadership mondial de "l'action sur le climat", un mois seulement après l'échec de la COP 23 de Bonn. Elle a manifesté l'incapacité des pays du Nord à financer le "fond vert" en faveur des pays du Sud, à hauteur de 100 milliards de dollars par an à compter de 2020, pendant 30 ans, pour commencer.

Scène Musicale
Ce "Sommet un seule planète" se tiendra à la Scène musicale de l'île Seguin.  Confirmant l'objet du Climate Finance Day de la veille, ses Panel 1 et 2 (tables rondes) sont intitulés :  « Changer l’échelle de la finance pour l’action climat » et « Verdir la finance en faveur d’une économie durable ». Le premier vise à instaurer "des politiques climat sur le long terme et produire un effet de levier sur la finance privée. Les banques et agences de développement, qu’elles soient nationales, régionales ou multilatérales sont au cœur de ce processus". Il entend démontrer que "l’Accord de Paris pose un nouveau mandat pour la finance publique et privée". Quant au panel 2; il veut "Verdir la finance" en répondant à la question : Quelle intégration des enjeux climats par les acteurs et régulateurs de la finance privée pour réorienter les investissements vers une économie décarbonée ? Officiants connus de cette célébration finances-climat : Nicolas Hulot, Ségolène Royal et Bruno Le Maire.

En parallèle de ce One Planet Summit officiel du 12 décembre, de nombreux "side events" (événements parallèles) sont organisés dans une vingtaine de sites parisiens, le 10, 11 et 13 décembre avec et par des partenaires publics, privés et associatifs plutôt disparates : ça va d'un p'tit dèj' "de haut niveau" de l'OCDE, à un rendez-vous des agences spatiales, etc...

La financiarisation du capitalisme climatique est en cours. Paris, et Macron, affichent leur candidature à son leadership.

COP23 : Catastrophisme et finance par Rémy Prud'homme

mercredi 6 décembre 2017

Face à la "stratégie du choc" Trump, pour Naomi Klein « dire non ne suffit plus » !

Pour Naomi Klein, journaliste et essayiste américano-canadienne, devenue l’égérie adulée de l’altermondialisme, l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, loin d’être une «aberration de l’histoire», n’est que le point culminant d’un long processus de « stratégie du choc » au cours duquel se sont imposées, aux États-Unis comme à l’échelle mondiale, les valeurs d’un capitalisme débridé aujourd’hui incarnées par un président appliquant sans état d’âme un programme conforme à sa vision du monde. Mais « en plus d’une menace évidente pour les plus vulnérables, [il] est susceptible de provoquer des vagues successives de crises et de chocs. Des chocs économiques, quand les bulles du marché, gonflées grâce à la déréglementation, éclatent. Des chocs sécuritaires, quand le contrecoup des politiques anti-islamistes et des attaques à l’étranger se fait sentir dans le pays. Des chocs climatiques, quand s’aggravent les perturbations de notre climat. Enfin des chocs industriels (…) ». On doit le craindre, et même le détester – on adore le détester ! – mais il a bel et bien été élu et désormais, un an plus tard, « Dire non ne suffit plus ».

Trump, quelle « stratégie du choc » ?

Sous le titre de « La stratégie du choc (la montée d’un capitalisme du désastre) », Naomi Klein a publié en 2008 ce qui est assurément son meilleur livre, une enquête fouillée couvrant 40 ans d’histoire. La « stratégie du choc »  écrit-elle aujourd’hui, « est un ensemble de tactiques brutales qui vise à tirer systématiquement parti du désarroi d’une population suite à un choc collectif – guerres, coups d’État, attaques terroristes, effondrement des marchés ou catastrophes naturelles – pour faire passer en force des mesures extrémistes (radicales ?) en faveur des grandes corporations (firmes ?, il y a des erreurs de traduction), mesures souvent qualifiées de « thérapies de choc », inspirées directement des thèses ultralibérales de Milton Friedmann et Friedrich Von Hayek. Elle admet cependant - sans expliquer pourquoi - que «Trump rompt partiellement avec le modèle habituel ». Il est, en lui-même, le choc : il « incarne la fusion entre l’homme et la grande entreprise », il est « le produit d’une culture entrepreneuriale », et porterait le « projet idéologique du libre marché ». Cependant, ses « tactiques du choc » s’inspirent davantage du repli isolationniste : America first ! Pour James Petras, sociologue et économiste californien, Trump serait moins le fondé de pouvoir des grandes firmes expansionnistes US, que le porte parole des milieux d’affaires américains davantage soucieux de croissance interne et de protectionnisme.  Dans ces conditions, pas si simple de qualifier son arrivée au pouvoir de « putsch des grandes firmes » comme le fait Naomi Klein.

Logo Trump, ou le triomphe d’une marque familiale

Si pour ses livres précédents elle avait passé cinq à six ans à faire des recherches approfondies, explique-t-elle - avec au final de gros livres, avec une montagne de notes de bas de pages - elle dit avoir écrit celui-ci en quelques mois, misant sur la concision et la simplicité. « Je me suis rendu compte que les recherches que j’avais effectuées au fil des années pouvaient éclairer certains aspects cruciaux du trumpisme ».
 
Dans le premier chapitre elle d’abord montre « comment Trump a gagné en devenant une marque suprême », portant au pouvoir « une famille de marques sans précédent ». Pour elle, Trump porte d’abord le modèle commercial de la tribu Trump. Selon sa « tyrannie des marques » (No logo, 2001), il y a une intrication radicale entre Trump et sa marque commerciale. Mais c’est aussi l’incarnation du « rêve américain », celui d’une réussite individuelle et familiale par l’accumulation de milliards de dollars. Avec Trump c’est d’abord le "milliardaire" qui a gagné, comme l’ont abondamment souligné, jusqu’en France, les médias.

Une urgence climatique pas assez mobilisatrice

Alors qu’elle avait consacré un gros livre ( 626 pages) au changement climatique et à ses rapports avec le capitalisme (Tout peut changer, 2015), ce nouveau livre n’y consacre qu’un seul chapitre (4) d’une vingtaine de pages, intitulé « l’horloge du climat sonne minuit ». Il y a seulement deux ans, elle considérait que la lutte contre le réchauffement climatique était cruciale, et qu’elle pouvait devenir le fer de lance, le levier d’un combat contre le capitalisme mondialisé. Cette fois elle insiste seulement sur l’urgence climatique. Pour elle, nous sommes à l’heure de vérité : « si l’agenda politique sur le climat fait fausse route – comme en ce moment [qui était celui de la COP23 au moment de la parution de son livre], il n’y aura pas de session de rattrapage dans quatre ans. D’ici là, la masse de gaz émis aura transformé radicalement la planète, et nos chances d’éviter une catastrophe irréversible se seront évaporées ». Une approche pour le moins expéditive et conformiste du sujet, qui ne s’embarrasse pas d’un examen plus approfondi et raisonné. A quoi bon, puisque sans examen, « les dernières recherches scientifiques sont formelles » ? Pourquoi « un déni de ces données scientifiques sur lesquelles 97% des climatologues  s’accordent », un pseudo unanimisme artificiel, et qui « sont confirmées quotidiennement par les bulletins d’information » ?

Mais, « le 1er juin 2017, le président Trump a annoncé à la Maison-Blanche que les Etats-Unis allaient se retirer de l’Accord de Paris, accord selon lui inéquitable et qui risque de faire perdre des millions d’emplois aux Américains » (note 2, page 89). Par ailleurs, l’administration Trump opère des coupes claires dans les budgets des agences fédérales en charges des études et des programmes climatiques : NASA, NOAA, FEMA et EPA (p. 91).
Pour Naomi Klein, cette pratique du « vandalisme climatique » face au réchauffement climatique est le fait des ultra-conservateurs, et elle établit à ce sujet un lien direct avec « le projet idéologique néolibéral, dans son intégralité », menacé par les mobilisations en faveur du climat. Elle y voit une continuité avec le néolibéralisme de Ronald Reagan et Margaret Thatcher des années 1980, oubliant qu’ils ont été les initiateurs de la création du GIEC au sein de l’ONU, devenu depuis le maître d’œuvre central de la théorie du réchauffement climatique d’origine anthropique, avec toutes les politiques climatiques en découlant (Protocole de Kyoto 1997, COP successives et « Accord » de Paris 2015).

Elle en vient à affirmer que « le changement climatique met à terre l’échafaudage idéologique sur lequel repose le conservatisme contemporain. Admettre que la crise du climat est une réalité, c’est reconnaître par la même occasion la fin du projet néolibéral », ce qui est tout de même aller un peu vite en besogne. Selon elle encore, « le réchauffement climatique planétaire a des implications progressistes, mais radicales. S’il est réel, et tout prouve qu’il l’est, la classe des oligarques ne peut tout simplement continuer à se déchaîner sans entrave. Les arrêter est désormais une question de survie ». Ce qui repose donc sur un pari : celui que le réchauffement climatique est bien réel et aussi catastrophique qu’on veut bien l’affirmer, ce qui est loin d’être démontré quelles que soient ses convictions à ce sujet.

Elle finit même par l’avouer : « j’ai cru un moment que le simple fait de révéler des données scientifiques bien comprises sur le changement climatique ferait office de catalyseur ». Pour un changement global espéré : « j’estimais que la crise climatique, si menaçante pour l’existence même de l’humanité pouvait, à l’instar de ce qui s’était passé après la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, être l’amorce du changement économique et social du siècle », une "Révolution climatique", en quelque sorte.

Quand il ne suffit pas de dire non

Puisque dire non n’aura pas suffi à empêcher l’élection de Donald Trump, elle conclut : « si Trump est l’aboutissement logique du système néolibéral, ce système n’est pas le seul aboutissement possible de l’histoire humaine. Voilà pourquoi nous ne pouvons pas nous contenter de résister. Dire non ne suffit plus. C’est important, bien sûr. Mais il nous faut farouchement protéger les espaces où nous pourrions imaginer un monde meilleur et dessiner les plans pour l’obtenir. Il ne s’agit pas de complaisance. Il s’agit de vaincre Trump ». En annexe, elle publie un « Manifeste pour un Canada fondé sur le souci de la planète et la sollicitude des uns envers les autres ».


Naomi Klein,  Dire non ne suffit plus, Actes sud, nov. 2017, 304 pages, 21.80 €

mardi 5 décembre 2017

Plaidoyer d’Alain Badiou pour un nouveau communisme

Étrange idée que de se lancer dans la défense de la politique au terme d’une année 2017 marquée, en France comme ailleurs, par l’affichage d’un paysage bouleversé. Est-il encore possible d’envisager la politique autrement que comme l’affrontement des cynismes et des opportunismes ? L’éloge de la politique* d’Alain Badiou, philosophe marxiste, tourne au plaidoyer, largement paradoxal, pour un nouveau communisme qui revisite enjeux et perspectives. Quelle articulation entre puissance et justice ? Quelles sont les échelles de la démocratie ? Que sont l’espace géographique et le temps historique du militantisme de l’émancipation ? Pourquoi n’y a-t-il que deux voies et deux voies seulement : celle du capitalisme et celle de l’hypothèse communiste ? Quels sont les quatre principes de base d’une voie communiste revisitée ? Ces questions qui surgissent de l’actualité trouvent ici un tout autre éclairage.

Puissance ou justice ?

Pour Alain Badiou, le choix s’opère plus que jamais « entre la politique définie comme pouvoir, c’est-à-dire basculée entièrement du côté de la puissance de l’État, et la politique définie comme justice, c’est-à-dire basculée du côté de questions telles que : qu’en est-il dans cette affaire de la collectivité, de la relation entre ses membres, des aspirations qui sont les siennes ? Qu’en est-il de catégories comme l’égalité et la liberté ? D’après lui « il y a à la fois un lien et un conflit » entre puissance et justice, tant la question de la justice devient, nécessairement, celle du pouvoir juste.  Machiavel, dès la Renaissance, avait défini la politique comme un art souverain du mensonge, ayant comme objectif de « conquérir le pouvoir en faisant des promesses qui ne sont jamais tenues ». Ce n’est qu’assez tardivement, au XVIIIe siècle avec Rousseau et ensuite « avec les efforts des penseurs révolutionnaires du XIXe siècle, notamment Marx et Engels, bien sûr, mais aussi Proudhon, Fourrier, Feuerbach, mais également Auguste Comte, ou Blanqui, on en est venu à l’hypothèse selon laquelle il se pourrait bien qu’en réalité la justice soit incompatible avec le pouvoir. Du coup, la perspective concernant la politique change : le pouvoir d’État pourrait n’être qu’un instrument transitoire, nécessaire pendant toute une séquence de l’histoire, mais appelé à disparaître au profit d’une justice qui, en quelque sorte, serait aux mains de l’humanité elle-même ».

La démocratie, à toutes ses échelles

La démocratie est également marquée par un tel dualisme : « mécanique électorale et représentative ordonnée au pouvoir d’État ou bien processus concrets qui sont l’expression possible d’une volonté populaire sur des questions déterminées ». Mais nous savons bien, et désormais tout le monde le sait, que « le régime dans lequel nous vivons n’est pas démocratique au sens authentique du terme ». D’autant que nous ne sommes aucunement assurés non plus que « les gens que nous désignons lors du rituel électoral, et qui sont censés nous représenter, soient réellement ceux qui décident de ce qui va se passer dans le monde tel qu’il est ». Le pouvoir est ailleurs, « ce qui réduit la contribution d’un citoyen quelconque à une pauvre convocation, tous les quatre ou cinq ans, dans ce qui n’est qu’une mise en scène de décisions déjà prises ailleurs ».
Mais, quand on cesse d’être obnubilé par l’État, la politique repose dès lors sur cet « élément fondamental qu’est la vision que l’on se fait et que l’on soutient de ce que l’humanité, ou du moins la collectivité à laquelle on appartient, doit devenir ». Cette collectivité ne s’incarne pas seulement dans les grands pays, mais existe à des échelles bien plus diversifiées : « la société est en réalité un maillage complexe, à l’intérieur duquel la possibilité de convoquer des assemblées et de discuter de ce qu’on veut faire est constamment ouverte. Qui peut faire cela ? Qui peut organiser, à toutes les échelles possibles, ce genre de discussions et les décisions pratiques qui en résultent ? Ce sont évidemment ceux qui sont porteurs d’une vision stratégique de ce que la société doit devenir. La politique c’est, quand même, dans sa réalité pratique, un rapport construit entre, d’un côté, ceux qui sont porteurs d’une vision un peu clarifiée du devenir de la société, et de l’autre, l’existence effective et concrète de cette société elle-même, à telle ou telle échelle ». À la géographie multiscalaire du pouvoir, terrain de la gouvernementalité [M.Foucault] du capitalisme, doit donc répondre une territorialisation démultipliée du militantisme émancipateur.

Éloge du militantisme, de la géographie à histoire

Le militant de l’émancipation, du combat contre le capitalisme, n’est pas le pure jouet d’un activisme sans principe. En réalité, « c’est celui qui a une idée sur le destin de la collectivité ; qui fait dans son existence propre des trajets nouveaux dans la société ; qui rencontre le maximum de gens dans des situations différentes ; qui discute avec eux de leur situation ; qui aide à éclairer cette situation à partir d’un point de vue d’ensemble ; qui fait là-dessus un travail d’éducation, de discussion, d’éclaircissement ; qui recueille les idées des gens qui sont internes à la situation ; et qui, finalement, avec eux, travaille à la transformer, cette situation, à l’échelle où il se trouve. Cette échelle peut être aussi bien l’échelle d’un marché, l’échelle d’une ville, ou, dans certaines circonstances, l’échelle d’une région ou d’un pays, cela dépend des circonstances qui sont celles de l’histoire ». 
Car la rencontre entre la politique et l’Histoire n’intervient que dans des circonstances exceptionnelles, pour des évènements proprement politiques qui « créent à grande échelle pour les peuples des possibilités inédites ». Et, « si, dans une conjoncture donnée, ce genre de possibilités n’existe pas, eh bien, il faut savoir travailler à une échelle moindre. La conviction politique doit exister, et on sait que si elle existe à petite échelle, cela renforcera beaucoup son existence à grande échelle ». Ce que pense Badiou c’est que « la politique revient à faire exister une idée dans une situation ». Et pour "faire" de la politique, « il faut non seulement avoir une vision réfléchie et soumise  à la discussion générale de ce que la collectivité peut et doit devenir, mais aussi expérimenter cette idée, cette vision, à l’échelle où on peut le faire ».
De sorte qu’un grand événement politique, à son avis, « c’est le moment où cette possibilité se met à exister à grande échelle. On voit alors apparaître, de tous les coins où les discussions et les initiatives à petite échelle ont eu lieu, des gens qui vont donner leur avis, qui vont orienter le cours des choses, qui vont prendre des décisions ».

Deux voies et deux seulement : capitaliste et communiste

Dans le monde contemporain, au niveau de ce qu’il appelle l’idée, Alain Badiou estime qu’il existe deux voies et que la politique est en définitive la dialectique conflictuelle de ces deux seules orientations.
- D’un côté, il y a l’orientation dominante et hélas écrasante : « celle selon laquelle les vrais maîtres des sociétés sont, inévitablement, les maîtres de l’économie, c’est-a-dire les possesseurs des instruments du production et autres contrôleurs de l’espace financier ». Cette voie, il est simple et juste de l’appeler la voie capitaliste.
- De l’autre il y a, « faiblement, ou il n’y a presque pas, ou il y a déjà eu plus fortement, une autre voie. Elle affirme que la collectivité doit se réapproprier l’ensemble des moyens de son existence, des moyens économiques, productifs et financiers ». C’est la voie qui a été appelée communiste. Pour Badiou, non seulement il faut continuer à l’appeler ainsi, et il pense même que « renoncer à ce mot ne serait jamais qu’une défaite ». Ce mot de communisme, pris dans son sens originel, dit parfaitement ce qu’il convient d’en dire : mettre les choses en commun, se placer sous l’impératif du bien commun. La politique alors ne consiste nullement dans le choix des meilleurs gestionnaires de la santé du capitalisme contemporain : « elle est la mise en œuvre de la conviction que ce qui est commun, le bien commun, doit effectivement être exercé en commun ».
L’existence de ces deux voies, la capitaliste et la communiste, est ainsi le principe majeur de la réalité effective du débat politique. Finalement, « si la question du présent est celle du capitalisme et de sa fin, la politique nouvelle ne peut qu’être un communisme ». C’est elle qui s’oppose, ou s’opposera, au consensus contemporain, qui veut que la politique soit exclusivement la gestion aussi raisonnable que possible d’un capitalisme éternel ».

Les quatre principes d’une "hypothèse communiste" revisitée

La grande victoire de la réaction capitaliste dans la dernière partie du XXe siècle aura été de faire disparaître l’hypothèse alternative, de faire comme si elle n’existait plus. Mais, quand un mot aussi décisif que celui de "communisme" est banni du champ politique, « il n’y a plus, pour commencer, qu’à essayer de le réintroduire ». Même si cela implique «  de faire notre propre bilan de l’échec du "communisme" historique, de l’échec des "États socialistes", à la lumière du maintien de l’hypothèse et non à partir de sa disparition » (souligné par l’auteur).
Quels sont, selon Badiou, les quatre grands principes du communisme ? Il s’agit d’en finir :
-         Avec le contrôle par la propriété privée de l’appareil productif : « IL faut en finir avec l’oligarchie capitaliste qui domine actuellement le monde entier ».
-         Avec les figures de les formes de la division du travail, en particulier avec les divisions hiérarchiques entre tâches de direction et tâches d’exécution, et plus généralement « entre travail intellectuel et travail manuel ».
-         Avec l’obsession des identités : « cessons d’enfermer la politique dans la carcan des identités, qu’elles soient raciales, nationales, religieuses, sexuelles ou autre », telles que communautaires ou régionales.
-         Avec ce qui commande tous les autres, « non pas en renforçant sans arrêt les mécanismes autoritaires de l’État, mais au contraire en diluant petit à petit l’État dans les délibérations collectives, ce que Marx appelait "le dépérissement de l’État", au profit, disait-il d’une  "libre association" ».


* Alain Badiou, avec Aude Lancelin, Éloge de la politique, coll. Café Voltaire, Flammarion, 2017, 140 pages, 12 €.