MOINS ! La décroissance est une philosophie
Produire et consommer moins : une critique radicale du capitalisme contemporain
Avec Moins ! La décroissance est une philosophie, l’auteur philosophe japonais enseignant en Allemagne, best seller international, propose bien davantage qu’un essai écologique supplémentaire : il s’agit d’un texte de rupture, qui inscrit la décroissance dans une philosophie politique cohérente, articulée à une critique sans concession du capitalisme. L’ouvrage se distingue par son ambition théorique autant que par son souci de clarté, assumant un positionnement radical tout en s’adressant à un large public.
Capitalisme et destruction du vivant
Dès les premières pages, le diagnostic est posé : la crise écologique n’est pas un accident, mais le produit logique du mode de production capitaliste. Celui-ci repose sur une double instrumentalisation : celle du travail humain et celle de la nature. Comme le résume l’auteur,
« Le capitalisme, qui considère les êtres humains comme de simples outils pour accumuler du capital, considère également l’environnement naturel comme un simple terrain à piller » (p. 28).
Cette formule condense l’un des fils directeurs du livre : l’impossibilité structurelle pour le capitalisme de respecter les limites écologiques. La nature n’y est jamais pensée comme un milieu de vie, mais comme un stock de ressources mobilisables au service de l’accumulation.
L’illusion de la “croissance verte”
L’ouvrage se montre particulièrement sévère à l’égard des solutions aujourd’hui dominantes dans les pays développés : économie circulaire, croissance verte, transition technologique. Ces stratégies, loin de rompre avec la logique productiviste, ne feraient que la reconduire sous une forme “verdie”.
« Ceux qui espèrent réaliser une société durable par une “économie circulaire” se trompent (…) Il ne suffit pas d’essayer de faire circuler les ressources, mais bien de réduire radicalement leur consommation » (p. 79).
L’auteur dénonce ce qu’il appelle un “keynésianisme climatique”, où l’investissement vert devient un nouveau moteur de croissance. Or cette fuite en avant aurait un coût géopolitique : la protection relative de l’environnement dans les pays du centre s’accompagne d’un pillage accru des périphéries. La transition écologique capitaliste apparaît alors non seulement inefficace, mais profondément injuste.
Décroissance et communisme
L’un des apports majeurs du livre est d’assumer pleinement le lien entre décroissance et critique marxiste. Pour l’auteur, la décroissance ne peut être une simple morale de la sobriété : elle doit devenir un projet politique de transformation des rapports sociaux.
« La théorie de la décroissance pour notre génération doit intégrer une critique plus radicale du capitalisme, et cette critique, c’est le communisme » (p. 124).
Ce positionnement tranche avec les approches plus consensuelles de la décroissance, souvent soucieuses de se démarquer de toute référence au marxisme. Ici, au contraire, la décroissance est pensée comme une alternative systémique, impliquant une remise en cause de la propriété privée, de la production marchande et de l’accumulation.
Marx écologiste avant l’heure
L’auteur consacre plusieurs chapitres dans le prolongement de ses ouvrages plus académiques - comme La nature contre le capital, l'écologie de Marx dens sa critique inachevée du capital, Ed. Syllepse, 2016 - à une relecture écologique de Marx, s’appuyant notamment sur ses notes tardives. Il montre que Marx n’était pas seulement un théoricien de l’exploitation du travail, mais aussi un analyste aigu des contradictions écologiques du capitalisme dans les années 1880 .
On le voit y aborder des thèmes écologiques tels que la déforestation excessive, la surconsommation des combustibles fossiles ou encore l’extinction des espèces comme autant de contradictions du capitalisme" (p. 143).
Cette relecture permet de dépasser l’idée d’un Marx productiviste et d’ancrer la décroissance dans une tradition critique longue, attentive aux métabolismes entre sociétés humaines et nature.
Un essai accessible et assumé
Sur la forme, Moins ! est un ouvrage résolument grand public. Il est presque totalement débarrassé de tout appareil critique , reléguant les références dans de nombreuses notes finales (p. 325‑339). L’absence d’index est compensée par un sommaire très détaillé (sept pages !), qui restitue la progression d’un raisonnement dense mais lisible.
L’ensemble conduit à une conclusion claire et assumée : la décroissance n’est pas un renoncement, mais une philosophie politique du moins et mieux, visant à réorganiser la production et la consommation autour des besoins réels, des limites écologiques et de l’égalité sociale.
Conclusion
Moins ! La décroissance est une philosophie est un livre salutaire à l’heure des faux-semblants écologiques. En refusant les demi-mesures et les illusions technocratiques, il redonne à la décroissance sa dimension subversive, en la reliant à une critique globale du capitalisme. Un ouvrage stimulant, dérangeant parfois, mais indispensable pour penser sérieusement l’écologie politique aujourd’hui.

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