XXIe siècle de l'espace : un défi inachevé

If the nineteenth century was the century of history, and the twentieth century has been the century of geography, then perhaps the twenty-first century will be the century of space.”
Edward W. Soja, Postmodern Geographies, 1989.

L'intuition d'Edward Soja, qui projetait le XXIᵉ siècle comme celui de l'espace, se heurte à une amère réalité. Non que la pertinence de la dimension spatiale ait diminué, mais parce que plusieurs obstacles structurels, politiques et théoriques en Europe et dans le Nord global empêchent une pleine conscience géographique du monde contemporain. Certes, le siècle n'est toujours pas celui de l'espace conquis, mais d'une bataille acharnée pour sa production.

Les obstacles intellectuels : de l'historicisme à la marginalisation disciplinaire

Le premier obstacle est d’ordre culturel : la pensée occidentale demeure profondément dominée par l’historicisme. Nous persistons à appréhender le réel comme un enchaînement narratif, ignorant la puissance de l'espace comme configuration de rapports de force. L'espace est ainsi relégué au rôle de décor passif du temps, plutôt que d'être reconnu comme un acteur fondamental de l'histoire.

Cette subordination a été aggravée par un phénomène interne à la discipline : la géographie, au XXᵉ siècle, a été largement marginalisée au profit des sciences abstraites de la Terre. En privilégiant les modèles quantitatifs et l'analyse des flux, elle a souvent perdu de vue son potentiel émancipateur et critique hérité de la tradition d'Élisée Reclus . L'espace, dépolitisé et technicisé, est devenu un objet de mesure plutôt qu'un lieu de lutte.

À cela s’ajoute le réductionnisme théorique concernant Henri Lefebvre, dont l’œuvre est abusivement limitée au Droit à la ville, escamotant la théorie politique du territoire de La Production de l’espace. C'est précisément dans les périphéries mondiales que Lefebvre est activement relu et pratiqué, inspirant des luttes concrètes.

L'abstraction globale et l'impasse théorique

Pendant que le Sud global s’ancre, le Nord s’enlise dans un spatialisme abstrait. La mondialisation néolibérale a engendré un espace lisse, fluide et déterritorialisé, où la circulation universelle neutralise la conscience des lieux. L’espace est devenu une matrice logistique au service du capital, bien plus que l'arène de la politique.

Ce phénomène d'abstraction contamine même les nouvelles vagues de pensée critique. L'intérêt pour le Marx tardif — centré sur les formes communautaires pré-capitalistes — devient paradoxalement un symptôme du retard spatial. En cherchant une solution dans l'antériorité historique, la théorie tend à se dérober au défi de la production d'un nouvel espace dans le présent.

En Europe, le langage des "communs" s'est désincarné, se figeant en catégorie morale ou juridique (les "biens communs") plutôt que de s'ancrer dans la matérialité de la lutte pour les "terres communes". De même, l'écosocialisme tend à privilégier l'analyse des flux planétaires (carbone, capital), le rendant "planétaire mais non territorial" et incapable de penser l'espace comme le véritable champ de la conflictualité.

L'exemple du MST brésilien : la production d'un territoire commun

L'exception à cette règle d'abstraction se trouve dans les périphéries. Le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) brésilien n'est pas une simple résistance, mais, depuis 40 ans la réalisation d'une praxis géographique émancipatrice. Le MST se confronte directement à l'espace logistique du latifúndio et de l'agro-négoce, par l'occupation de terres improductives.

Loin de toute nostalgie, cette lutte de classes géographique vise la production d'un territoire nouveau : l'assentamento. Ici, l'espace est transformé en une structure sociale durable, dotée de coopératives et d'écoles, qui pratique l'agroécologie. Le MST démontre que l'enjeu n'est pas de "reconquérir" le passé, mais de produire une souveraineté vitale en faisant de la terre la condition active de l'émancipation.

Échecs des occupations sans habiter au Nord

L'exemple du MST expose l'impasse des mobilisations du Nord. Les grandes révoltes contemporaines — d'Occupy Wall Street à Nuit Debout, en passant par les Gilets Jaunes — ont révélé une tension tragique : elles ont occupé l'espace sans parvenir à en faire un territoire.

Les Gilets Jaunes ont mobilisé l'espace logistique (les rond-points) pour contester la relégation des périphéries, mais le mouvement n'a pu transformer cette occupation des lieux de circulation en une ancrage territoriale durable. Tout comme les ZAD ont buté sur leur isolement, ces révoltes, nées au cœur ou à la marge des métropoles globalisées, ont produit des images et des symboles, mais rarement des géographies durables.

En un mot, le spatial se dissout dans le spectaculaire : on occupe, mais on n’habite pas.

Le temps de la production territoriale

Le XXIᵉ siècle n'est pas encore celui de l'espace triomphant ; il est bien pourtant celui de l'antagonisme spatial. Le défi n'est plus seulement de dénoncer l'abstraction globale — qu'elle soit néolibérale, théorique, ou climatique — mais de briser le cycle où les luttes s’épuisent dans le symbolique.

La leçon des mouvements qui réussissent est claire : il faut cesser de considérer l'espace comme une donnée ou un simple fondement de la crise. L'urgence pour eux est de faire de l'espace la condition active de l'émancipation.

L'avenir de la pensée critique réside dans sa capacité à se défaire des abstractions du "planétaire sans lieu" et de l'historicisme nostalgique, pour s'engager résolument dans la production de territoires durables et l'enracinement des corps et des pratiques. C'est seulement en réarticulant la géographie à la politique, en apprenant à habiter ce que l'on occupe, que le "siècle de l'espace" pourra enfin s'incarner.

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