Ce nouveau livre de Julian Mischi,
jeune sociologue ami, fait suite à "Servir
la classe ouvrière. Sociabilités
militantes au PCF
" (PUR, 2010). Il analyse les transformations récentes du
communisme français, tel qu’il s’est incarné dans la PCF, depuis la fin des
années 1970. Il propose une plongée dans la vie militante à la base, avec une
attention toute particulière à ce qui se passe sur le terrain, dans les lieux
mêmes du militantisme. A travers des entretiens avec des militants, actuels ou
anciens, la consultation des archives (dans quatre fédérations
départementales : Allier, Isère, Loire-Atlantique, Meurthe et Moselle),
des procès verbaux de réunions, des lettres de militants, etc.
Il en ressort qu’à l’issue d’une
évolution de plus de trois décennies, le PCF a été désarmé : désarmé de sa
force idéologique subversive, désarmé également de sa base populaire, qui
faisait sa puissance. Mais le plus surprenant, souligne l’auteur, est que
« le communisme a tout autant été désarmé par ses adversaires
socialistes et de droite, dans un contexte général d’offensive néolibérale,
qu’il s’est désarmé lui-même , en abandonnant l’ambition de représenter
prioritairement les classes populaires et de promouvoir sur la scène politique
des militants issus des groupes sociaux démunis ».
Une déterritorialisation du militantisme
Pour expliquer ce paradoxe, ses causes et ses conséquences, on ne peut selon l’auteur s’en tenir à l’analyse des résultats électoraux sur lesquels « se concentrent les commentateurs pressés », afin de ne pas manquer l’essentiel : « la possibilité d’une réflexion sur les difficultés à construire une organisation militante en prise avec les milieux populaires ».
L’objectif de l’auteur « n’est
pas d’identifier ce qu’il reste du PCF, mais de comprendre comment il en est
venu à cette situation, et ce que ces évolutions disent de la place des classes
populaires dans les préoccupations de la gauche française ».
Entre autres, l’auteur souligne,
dans cette période, les conséquences de la relégation spatiale des classes
populaires à la périphérie des villes : « perdant son hégémonie à
l’usine du fait de la disparition des anciens métiers industriels, l’ouvrier
professionnel perd également la position centrale qui était la sienne dans les
réseaux de sociabilité de voisinage ». La dispersion de l’habitat
populaire « contribue à la désagrégation spatiale du groupe ouvrier et
fragilise l’assise locale du PCF ». Avec cette recomposition
socio-territoriale, « la relative homogénéité sociale des anciennes
cités ouvrières est rompue par différentes réhabilitations et l’émergence d’une
distinction nouvelle entre propriétaires et locataires. Tout est fait pour
favoriser l’accession à la propriété, qui accélère la désagrégation des
collectifs ouvriers en faisant découvrir à ses bénéficiaires la force de
l’intimité, de la sphère du privé, au détriment des solidarités de classe ».
La "mutation" en un parti d’élus
Face à l’éclatement des territoires communistes, au tournant des années 2000, ce n’est pas que la PCF ne tente pas un ré-enracinement au nom de la politique de proximité. Mais, l’émergence du « local », comme catégorie propre de mobilisation communiste, remet en cause la stratégie unificatrice du parti. Militants et élus peuvent mener leur activité de façon autonome, en étant centrés sur la vie locale, sans faire référence au projet national ou en critiquant régulièrement le centre, "l’appareil parisien". L’alliance du PCF avec d’autres organisations dans le cadre du Front de gauche a poussé cette cacophonie à son comble.
L’organisation du PCF s’étant
dissoute dans ses territoires, partout le poids des élus se renforce et le
passage dans les collectivités locales gérées par le PCF en tant qu’élus ou
collaborateurs devient prépondérant pour les nouveaux dirigeants du parti. C’est
ainsi qu’il devient un parti d’élus.
Cette mutation inattendue, met en
œuvre une profonde réorganisation des formes d’engagement
communiste :affaiblissement du militantisme, autonomisation des élus,
valorisation croissante des compétences gestionnaires, professionnalisation des
élus, etc. « Sur fond de délitement des réseaux communistes en milieux
populaire et de valorisation inédite du "communisme
municipal" », indique l’auteur.
Les effets mitigés du Front de gauche
D’une part, l’auteur souligne, dès l’introduction, que « dans la dernière période, un certain regain du PCF est même observable dans le cadre du Front de gauche : rajeunissement relatif de l’organisation, réactivation des réseaux militants, constitution de nouvelles alliances, etc. » (p.11). Mais, plus loin, force lui est de consigner que depuis que le PCF est engagé dans une stratégie d’alliance avec d’autres formations de la "gauche de la gauche" au sein du Front de gauche, « si cette stratégie a freiné son déclin électoral, elle n’a cependant pas empêché une baisse du nombre d’élus communistes du fait des rivalités avec les socialistes qu’elle a induites ».
Ainsi, avec près de 10% des
suffrages, les élections régionales de 2010 constituent certes un succès
politique, mais un échec en termes de nombre d’élus : par rapport à 2004,
où il s’était engagé sur des listes communes avec le PS, le PCF compte alors
deux fois moins de conseillers régionaux (95 contre 185). Certains dirigeants
du PCF et des élus regrettent-ils que le Front de gauche se traduise "par
un effacement du parti". D’autant plus que le Front de gauche est le
grand perdant des élections législatives de 2012. : on passe de 19 à 9
élus communistes ou apparentés, malgré les 11% obtenus quelques mois plus tôt à
la présidentielle par Jean-Luc Mélenchon du PG, composante du Front de
gauche (p.231).
En conclusion, l’auteur estime
que « le problème saillant aujourd’hui n’est pas tant la survie du PCF
que la place des classes populaires dans la vie politique française ».
Pour lui, « en abandonnant la référence au monde ouvrier et à la lutte
des classes, le PCF a ainsi laissé la place à des représentations concurrentes
des classes populaires, issues en particulier des classes dominantes ».
C’est ainsi qu’en 2007, Nicolas Sarkozy a pu se présenter, avec un certain
succès, comme le porte-parole de "la France qui travaille" !
Julian Mischi montre donc bien
que « le PCF a été désarmé tout autant qu’il s’est désarmé de sa
capacité organisationnelle à contester l’ordre social et politique »
(p.294). Or, dans la contestation du capitalisme, « participer au jeu
électoral dans une perspective d’émancipation des travailleurs implique alors
de lutter contre les forces sociales qui conduisent à l’exclusion politique des
classes populaires » (p.295).
Un livre réellement passionnant,
qui met en perspective et en évidence des évolutions profondes que, même en les
ayant vécues de façon active en tant que militant communiste, je n’avais
cependant pas complètement appréhendées dans toute leur richesse et leurs
implications. Et qui donne certaines perspectives de ressaisissement.
Julian Mischi, « Le
communisme désarmé, le PCF & les classes populaires depuis les années 1970 »,
Agone, Coll. Contre-Feux, 2014, 332 p., 20 €.
Commentaires
Enregistrer un commentaire