LA POLITIQUE ETRANGERE D'A. BRIAND DE 1921 A 1932 : MYTHES ET REALITES
Contribution à une conférence de l'AREMORS (sd, vers 1990)
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| Couverture de la brochure publiée à cette occasion |
Après la Première guerre mondiale A. BRIAND est Président du Conseil trois fois : de 1921 à 1922, puis sous le Cartel des gauches, en 1925-26, et une dernière fois en 1929.
Il est nommé, dés 1924, chef de la délégation française à la Société des Nations et redevient, en 1925, ministre des Affaires étrangères. Il le restera jusqu'en janvier 1932.
A ces différents titres, A. Briand est responsable de la politique étrangère de la France pendant cette période. Après une vaine tentative d'exécution stricte des traités imposée à l'Allemagne par la force, cette politique est, ensuite, créatrice de mythes : ceux de la Sécurité collective, de la conciliation, de la renonciation à la guerre.
Elle vaut à Briand, un prix Nobel de la Paix en 1926, et les titres de "Pèlerin" pacifique" et d'"Apôtre de la Paix", auxquels on ajoute aujourd'hui celui de "Précurseur de l'Europe".
Cette politique qui sombre, au cours de la décennie suivante, dans la faillite la plus totale, doit faire l'objet d'un examen autre qu'apologétique. Nous nous proposons, pour son évaluation critique, de confronter l'image d'Epinal d'A. Briand, complaisamment reprise aujourd'hui, à la complexité des relations internationales d'alors, en bref, de faire un bilan des mythes face aux réalités historiques

A. Briand orateur à l'Assemblée nationale
L'APOTRE DE LA PAIX
Au cours de son premier ministère de l'après-guerre Briand a-t-il tenté, sans succès, d'infléchir la politique de la France de l'exécution à la conciliation ?
Saisi par les Allemands d'une demande de moratoire sur les Réparations, le premier ministre britannique souhaite réunir une conférence sur la reconstruction économique de l'Europe à laquelle seraient invitées l'Allemagne et la Russie soviétique. Pour inciter la France à accepter il offre en échange, à Briand, la garantie des frontières de la France sur le Rhin. La discussion se poursuit à Cannes, début janvier 1922.
Briand y reçoit du Président de la République, Millerand, favorable à l'exécution très ferme du traité, une dépêche lui enjoignant de ne faire aucune concession. Le projet de Briand – « une sorte de lien fédéral » – n'est pas clair. Il y a un lien fédéral ou il n'y en a pas ; « une sorte de lien fédéral », cela ne signifie rien.
Briand est chargé de rédiger un mémorandum sur son projet européen qu'il remet le 1er mai 1930. Il y estime désormais qu'il faut s'occuper des questions politiques avant de s'occuper de l'économie : « C'est sur le plan politique que devrait être porté tout d'abord l'effort constructeur tendant à donner à l'Europe sa structure organique ». Il inscrit son projet dans le système de la S.D.N. : « Il s'agit d'harmoniser les intérêts européens sous le contrôle et dans l'esprit de la S.D.N., en intégrant dans son système universel un système limité… ». Enfin, il insiste davantage sur le maintien de la souveraineté de chaque État : « le lien fédéral recherché entre gouvernements européens ne saurait affecter en rien aucun des droits souverains des États membres. C'est sur le plan de la souveraineté absolue et de l'entière indépendance que doit être réalisée l'entente entre nations européennes ».
Les perspectives plus concrètes y perdent en crédibilité : « l'établissement d'un marché commun [posé seulement comme une “fin idéale de leur politique douanière” ayant pour but l'élévation au maximum du niveau de bien-être humain sur l'ensemble des territoires de la communauté européenne », comme “le contrôle de la politique des unions et cartels industriels entre différents pays”.
Les États européens répondent au mémorandum entre juin et août 1930. Il n'y a que des petits pays pour accepter le projet sans réserve, ou avec des réserves mineures. Toutes les grandes puissances sont opposées au projet. Les critiques portent sur la priorité du politique sur l'économie ; le problème des colonies est posé : que deviendront-elles si l'on associe les métropoles ? L'Allemagne en profite pour réclamer l'égalité intégrale des droits – donc le droit au réarmement officiel. Les réponses négatives étant majoritaires, on enterre le projet en créant une « Commission d'études pour l'Union européenne », présidée par le secrétaire de la S.D.N., opposé au projet à la fois comme Anglais et porte-parole du secrétariat de la S.D.N.

A. Briand à la tribune de la S.D.N. à Genève
LES LIMITES DE L' "ESPRIT DE GENÈVE"
Briand n'a pas toujours eu une attitude conciliante vis-à-vis de l'Allemagne. Au début des années vingt, il partage l'opinion générale des Français selon laquelle : « l'Allemagne paiera ! ». Comme président du Conseil, il ne néglige aucune occasion d'affirmer sa fermeté : « Nous n'obtiendrons la sécurité [de la France] que si l'Allemagne est désarmée. Nous avons la force : nous pourrions, nous saurions nous en servir s'il le fallait… » (janvier 1921). Et encore : « L'Allemagne va se trouver, en présence du bilan de ses obligations. L'huissier ayant été envoyé, si le débiteur persiste à se montrer récalcitrant, le gendarme doit l'accompagner » (avril 1921). « Demain, si l'Allemagne essaie de se soustraire à ses obligations, à ses engagements, c'est une main ferme qui s'abattra sur son collet » (avril 1921).
Il passe d'ailleurs à l'acte en faisant occuper, en mars 1921, trois villes allemandes de la rive droite du Rhin, inaugurant ainsi la politique de prise de gage aggravée peu après par Poincaré. Il est donc impossible de présenter Briand comme un partisan constant – par tempérament ou idéal – de la conciliation.
Pendant la période du rapprochement franco-allemand, on a souvent présenté Stresemann comme un autre pèlerin de la paix. Il meurt en 1929 et on publie, en 1931-1932, ses Papiers, traduits en français. On y trouve une lettre de septembre 1925, adressée au Kronprinz, fils de l'ex-empereur Guillaume II. Stresemann le rassurait, à la veille de Locarno : « L'essentiel est (…) la libération de notre sol ; il faut que nos étrangleurs lâchent prise ; la politique allemande devra finasser ». On constate alors que le programme réel de Stresemann n'était pas une adhésion sincère à l' « esprit de Locarno », mais rejoignait plutôt celui des pangermanistes d'avant-guerre, et celui qu'Hitler avait tracé dans Mein Kampf en 1923, la méthode pour l'appliquer mise à part.
Cette politique remontait au lendemain de l'affaire de la Ruhr. Dès 1924, Stresemann expliquait comment il comptait utiliser le nouveau plan Dawes sur les réparations : « Il nous faut faire ce dur chemin et accepter une certaine influence internationale sur nous afin de faire fonctionner notre économie nationale ; puis, plus tard, nous rejetterons ces béquilles. Cela, je ne le dirai pas aujourd'hui, car on me crierait aussitôt : Ah ! vous n'avez même pas encore signé que vous pensez déjà à nouveau à ne pas exécuter ». La politique de rapprochement franco-allemand n'était donc qu'un jeu de dupes.
LES LIMITES DU PROJET EUROPÉEN DE BRIAND
La véritable paternité d'un projet européen revient à Édouard Herriot. Dès janvier 1925, il lance un appel officiel en faveur de l'Europe unie. Il suscita, en France, un vif intérêt. Mais les autres gouvernements européens ne répondirent pas à ce premier appel.
En 1927, le Comité directeur de l'Union pan-européenne se réunit à Paris et désigne Briand comme président d'honneur. Les milieux industriels craignaient la concurrence de l'Allemagne et montraient des réticences à l'idée d'unité européenne. L. Loucheur s'employa à les convaincre. Il créa un comité économique formé d'une vingtaine d'hommes d'affaires. Un comité économique analogue fut constitué en Allemagne, et un Comité économique européen fut créé, présidé par le fondateur du cartel européen de l'acier. Tous ces hommes d'affaires étaient convaincus que l'on pouvait remplacer les protectionnismes nationaux par des cartels européens dans les diverses productions, comme pour l'acier.
Ainsi, on commencerait par l'Europe économique, et on passerait ensuite à l'union politique. Mais ces cartels risquant trop d'apparaître comme de nouveaux instruments d'exploitation, on parlait en même temps de leur contrôle par un organisme international.
Tout ceci éclaire d'un autre jour l'initiative de Briand. Si elle échoue, c'est beaucoup moins par sa nouveauté que parce que, la crise aidant, chaque capitalisme se replie sur ses propres bases nationales, monétaires et coloniales.
CONCLUSION
À l'examen, la politique étrangère de la France des années vingt n'est pas tant celle d'A. Briand que celle du capitalisme français aux prises avec la réorganisation de la hiérarchie des grandes puissances capitalistes et, aussi, avec la persistance de l'existence de la jeune Russie soviétique.
Dans un premier temps, jusqu'en 1924, la France se préoccupe surtout de sa sécurité et de sa reconstruction économique contre l'Allemagne. C'est la politique d'exécution des traités. En même temps, la politique à l'égard de l'U.R.S.S. se réduit au maintien et au renforcement du « cordon sanitaire » contre les risques de contagion révolutionnaire.
Et puis, vers le milieu des années vingt, il faut se rendre aux évidences : la France n'est plus la très grande puissance qu'elle croyait être. La « prospérité » économique profite aux États-Unis et l'Allemagne se relève. C'est alors la fuite en avant dans une sécurité collective illusoire, et la vague perspective d'une intégration européenne recouvrant la réalité des cartels. L'Union soviétique de la N.E.P. se consolide : il faut passer de la pratique de l'isolement à la reconnaissance diplomatique, puis économique. Dans le même temps, Locarno est un discret encouragement au « Drang nach Osten » allemand, première forme de la politique dite « des mains libres à l'Est », appelée aux développements que l'on sait dans les années trente.
La politique étrangère d'A. Briand se caractérise par un maigre bilan : qu'en reste-t-il avant même l'accession d'Hitler au pouvoir ? Au surplus, est-elle aussi originale qu'on l'affirme ? On est loin du « grand dessein » de L. Barthou ou, même, des innovations d'Herriot. Sans parler, comme Tardieu, de « politique du chien crevé au fil de l'eau », sans doute faut-il y voir surtout un opportunisme, sensible aux variations de l'opinion, cherchant une dimension internationale à une carrière politique bien remplie mais trop étroitement française.
CHRONOLOGIE
- 10 janvier 1920 : naissance de la S.D.N.
- 16 janvier 1920 : 1ère réunion du Conseil de la S.D.N.
- 19 mars 1920 : refus américain de participer à la S.D.N.
- 16 janvier 1921 : A. Briand président du Conseil
- 12 nov. 1921 – 6 fév. 1922 : Conférence de Washington
- janvier 1922 : Traité des 4 puissances sur le Pacifique
- 10–19 mai 1922 : Conférence de Cannes
- 16 avril 1922 : Conférence de Gênes
- 15 janvier 1923 : Traité Allemagne–U.R.S.S. de Rapallo
- 11 janvier 1923 : Occupation de la Ruhr
- 26 septembre 1923 : Démission d'A. Briand
- Octobre 1924 : A. Briand délégué de la France à la S.D.N.
- Avril 1924 : Plan Dawes
- 10 avril 1925 : A. Briand ministre des Affaires étrangères
- Mars 1925 : Échec du Protocole de Genève
- 5–16 octobre 1925 : Conférence de Locarno
- 28 novembre 1925 : Lettre de G. Stresemann au Kronprinz
- Juillet 1925 – janvier 1926 : Entrevue Briand–Stresemann à Thoiry
- 23 juin 1926 : Fin du ministère Briand, il reste ministre des Affaires étrangères
- 10 septembre 1926 : Entrée de l'Allemagne à la S.D.N.
- 27 août 1928 : Pacte Briand-Kellogg
- 7 juin 1929 : Plan Young
- 29 juillet 1929 : Dernier ministère Briand
- 4 septembre 1929 : Discours d'A. Briand à la S.D.N. sur son projet européen
- 1er mai 1931 : Mémorandum sur le projet européen
- 20 janvier 1932 : A. Briand n'est plus ministre des Affaires étrangères
- 7 mars 1932 : Mort d'A. Briand
BIBLIOGRAPHIE
Initiale :
DUROSELLE J.-B., Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Paris, 1965.
ELISHA A., A. Briand, discours et écrits de politique étrangère, Paris, 1965.
HERMANS J., L'évolution de la pensée européenne d'A. Briand, Nancy, 1965.
MARGUERITTE G., Aristide Briand, Paris, 1932.
RAIN P., L'Europe de Versailles (1919–1939), Paris, 1945.
SUAREZ G., Briand, sa vie, son œuvre, t. 5 et 6, Paris, 1952.
TARTAKOWSKY D., Histoire de la France contemporaine, t. 5, Paris, 1980.
Mise à jour (2025)
Marcowitz R., « Vers une Europe unie ? Aristide Briand, Gustav Stresemann et la coopération franco‑allemande dans l’entre‑deux‑guerres », Allemagne d’aujourd’hui, 2020.
Retore T., Le Plan Briand, une tentative manquée d’union européenne, Université Toulouse‑Jean Jaurès, 2020.
Jeannesson S., « Diplomatie et politique étrangère de la France contemporaine : un bilan historiographique depuis 1990 », Histoire, économie & société, 2012.
Frank R. (dir.), Pour l’histoire des relations internationales, Paris, Presses universitaires.
SAPERE, « Aristide Briand et son projet européen », 2023.

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