Poubellocène : Café Philo n°3 du 13 octobre 2026 à la librairie Bluette de Savenay.
Extrait 1 : HOMO DETRITUS (p. 20-21)

Le monde étouffe sous nos déchets.
INTRODUCTION
"La poubelle est pleine.
Depuis quarante ans au moins, il y a donc urgence à agir. Depuis quarante ans ou presque, il faut respecter la célèbre règle des 3R : « Réduire, Réutiliser, Recycler ». Il faut limiter les pertes, éviter le gaspillage des ressources. Il faut, également, trier ses déchets.
À l'heure où ce développement durable est dans tous les rapports officiels et dans la bouche de tous les chefs d'État et d'entreprises multinationales, nos poubelles n'ont pourtant jamais cessé de grossir depuis quarante ans, la croissance économique reste intimement corrélée à une augmentation globale de la production détritique. En 2013, Nature publie une étude prospective sur la croissance mondiale de la production de déchets : le scénario le plus réaliste, dit du business as usual, prévoit que celle-ci aura triplé à l'horizon 2100, passant de 4 millions de tonnes par jour aujourd'hui à plus de 12 millions de tonnes d'ici cent ans¹².
Pourtant, dans les Nords et dans les Suds, au cœur des villes comme dans les campagnes, dans chaque foyer, on consacre davantage de temps et d'espace à leur « bonne gestion », et ce, au nom de la protection de l'environnement. Les pratiques domestiques raisonnées des déchets s'imposent même comme emblèmes d'une forme d'écologie au quotidien : en triant nos déchets, il est devenu possible de croire que nous contribuons à « protéger la planète » pour pouvoir continuer à y vivre, durablement. Aujourd'hui, ces promesses d'éternité trouvent un écho dans le slogan fédérateur « d'économie circulaire ». Pouvoirs publics, industriels, associations environnementalistes, tout le monde semble d'accord : le zéro-déchet est l'idéal vers lequel il est devenu impératif de tendre.
Ce livre cherche à interpeller le projet sous-jacent à cet effort pour éliminer et maîtriser nos déchets. Qu'aspirons-nous réellement à préserver lorsque, consciencieusement, nous nous appliquons à bien jeter ? Entre le très local geste de mise au rebut et l'enjeu planétaire invoqué, un gouffre intermédiaire est laissé dans l'ombre, invitant à analyser plus précisément ce lien communément admis entre gestion raisonnée des déchets et protection de l'environnement. Autrement dit, de quoi le zéro-déchet est-il le nom ? Une société sans restes, sans traces est-elle seulement désirable ?"
Extrait 2 : La Société du recyclage (p. 113)
"LA SOCIÉTÉ DU RECYCLAGE
Le déchet ou le cheval de Troie de l'environnementalisation du quotidien
Le déchet, à travers certains discours d'accompagnement au tri sélectif, a constitué un point d'entrée de choix de l'écologie dans les foyers. Dès les premiers programmes de rationalisation de la mise au rebut, entamés à la fin des années 1980, il s'agissait, déjà, de « changer ses habitudes » et d'adopter « le bon geste » : ces gestes éco-citoyens étaient censés réduire, voire empêcher, le gaspillage des ressources, au cœur de la crise écologique contemporaine.
Or, l'incorporation par les usagers de la réforme environnementale du geste de mise au rebut est emblématique de la façon dont s'est construit un déni des racines profondes de la crise écologique mettant en cause les fondements de l'industrialisation productiviste, du capitalisme mondialisé, et d'une façon générale d'un mode de vie « moderne ». En d'autres termes, sous couvert d'un argumentaire orienté vers la protection de l'environnement, bien jeter est devenu un moyen pour pouvoir continuer à (mieux) consommer."
Extrait 3 : Jeux de pouvoir dans nos poubelles (p. 16)

"Les déchets sont devenus omniprésents dans le monde entier ; leur omniprésence « force la pensée », pour reprendre l'expression d'Isabelle Stengers (2010).
En reconnaissant cette réalité dérangeante des déchets, on tombe cependant aisément dans un ordre préétabli du discours, celui de la « crise des déchets » et du fardeau environnemental qu'ils constituent à l'échelle globale. Cette façon familière de poser les choses fait du déchet un objet passif, qui n'influe pas sur les préoccupations et les délibérations humaines : un matériau qu'il faut réduire et prendre en charge. Les références à la crise des déchets ne sont alors pas seulement apocalyptiques, elles privilégient aussi souvent de manière implicite une condamnation morale des déchets, perçus comme essentiellement mauvais. Cette approche empêche d'appréhender la multiplicité des manières selon lesquelles les choses sont classifiées en tant que déchets, qui requièrent toute notre attention. Plus profondément, cette approche moraliste nie la complexité et la contingence des relations entre les matériaux qui composent les déchets et les processus politiques. Dans beaucoup d'évocations de la « crise des déchets », le déchet est déjà politisé par le biais de la critique environnementale et morale, ce qui entrave notre capacité à comprendre précisément comment le déchet devient politique, comment les conflits et les controverses émergent autour des déchets et comment le déchet lui-même peut venir participer à ces processus."
Extrait 4 : Philosophie du déchet (p. 18)

"Accorder de l'attention au rejeté, à ce qui est habituellement frappé du sceau de l'abject, permettrait d'accroître notre connaissance. Contrairement à ce que l'on pense, c'est du côté de « l'atypique que la vérité se lève² ». La réflexion de Dagognet nous invite à poser un regard sur la façon dont s'élabore la pensée philosophique et comment cette dernière peut également façonner notre rapport aux déchets. Analyser les immondices, étudier notre rapport aux ordures et les réactions qu'ils suscitent – dégoût, répulsion, dénigrement, évitement – nous apprend alors beaucoup sur nous-mêmes et sur le fonctionnement de nos sociétés. De sorte que les déchets ont une forte charge symbolique et sont intéressants, philosophiquement, pour ce qu'ils évoquent et représentent de la matérialité » en montrant leur intérêt épistémique et épistémologique :
« Les scories, les moûts, les sédiments, les dépôts, les résidus, la lie définissent le chemin de Damas de la recherche scientifique, tant ils nous réservent des transformations ou des séparations positives, les exemples en abondent [...] les découvertes essentielles sont souvent sorties de résidus¹ ».
F. Dagognet, Des détritus, des déchets, de l'abject., op. cit., p. 84.
PDFF. Dagognet, « Éloge du déchet », op. cit., p. 203.
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Extrait 5 & 6 : Philosophie du déchet
"Réappropriation citoyenne / Intégrer les déchets dans le monde commun (p. 327–329)
RÉAPPROPRIATION CITOYENNE
"Le monopole problématique de l'industrie des déchets ( page 327).
Bien que les sociétés industrielles s'appuient sur la société pour internaliser leurs déchets dans le processus industriel, elles oublient de faire entrer la gestion des déchets dans le champ politique. Dans l'actuelle gestion des déchets, mise en place par les sociétés industrielles, c'est l'industrie des déchets qui décrète, en amont, ce qui est utile et ce qui ne l'est pas. C'est donc elle qui décrète, en grande partie, ce qui est valorisable, ce qui est déchet et ce qui ne l'est pas. Le tri des déchets dépend « de facteurs qui n'ont rien à voir avec l'usage, mais avec les capacités techniques du moment et la rentabilité économique¹ ». Par conséquent, les critères qui définissent les modalités de la gestion des déchets, comme la définition de ce qui est déchet, échappent aux consommateurs et aux citoyens, alors même que ces derniers sont impliqués dans la valorisation industrielle des déchets et qu'ils sont affectés par les problèmes écologiques liés à la gestion de la matière détritique.
Si les habitants des sociétés industrielles paient une taxe pour le prélèvement des ordures ménagères¹, et sortent régulièrement leurs poubelles afin qu'elles soient collectées, ils ont cependant entièrement délégué la gestion à l'industrie, phénomène qui a largement contribué à instaurer une distance entre les consommateurs et leurs déchets. La poubelle accueille leurs détritus sans qu'ils aient à se soucier de leur sort. La mise en place de ce système industriel de gestion fait qu'aujourd'hui les citoyens ne sont plus capables de réparer, réutiliser, donner ou composter. La gestion des déchets, désormais circonscrite au domaine industriel, creuse une distance entre les citoyens et ce qu'ils jettent. Italo Calvino, dans son récit La Poubelle agréée, illustre bien cette idée selon laquelle la gestion des déchets n'est pas intégrée dans le monde commun et qu'elle échappe aux citoyens, tant et si bien que ces derniers peuvent se demander avec qui un tel contrat (celui de sortir sa poubelle pour la collecte) a été établi :
« Si bien que moi, quand je vide la petite poubelle dans la grande et que je transporte celle-ci en la soulevant par les deux poignées à l'extérieur, devant notre porte d'entrée, tout en agissant encore comme l'humble rouage du mécanisme ménager, je me constitue en tant que premier engrenage d'une chaîne d'opérations décisives pour la cohabitation collective [...] le fait de sortir la poubelle doit donc être interprété contemporainement (car c'est ainsi que je le vis) sous l'aspect d'un contrat mais [...] un contrat avec qui¹ ? »
"Intégrer les déchets dans le monde commun 329
Cette mise à distance de la matière détritique par l'industrie des déchets a largement contribué à décharger les citoyens de la gestion de leurs déchets, mais les a finalement rendus dépendants des méthodes industrielles de traitement."
Notes : Philosophie du déchet
[Page 327] 1. B. Hurand, « Déchets ménagers : question d'intégration », art. cité, p. 7.
[Page 328] 1. En France, la taxe d'enlèvement des ordures ménagères (TEOM) est un impôt local, assis sur le foncier bâti. Elle est perçue avec la taxe foncière et son montant varie en fonction de la valeur du logement ou du local (pour les professionnels).
[Page 329] 1. Italo Calvino, La Route de San Giovanni, Paris, Seuil, 1991, p. 118-119.
[Page 329] 2. Dans les sociétés industrielles, la capacité innée que l'homme a de poser des actes indépendants est paralysée depuis si longtemps qu'elle semble s'être atrophiée, Ivan Illich, La Convivialité, Paris, Seuil, 1973, p. 85.
Extrait 7 : Sylvia Aguilar Zeleny (p. 68-69) POUBELLE

"La première fois que j'ai parlé de ces quartiers qui poussent autour des décharges ou à l'intérieur, et des gens qui vivent de ce que les autres jettent, j'étais en master et mes professeurs et camarades de promo m'ont regardée comme si j'étais en train de leur raconter l'histoire d'un roman apocalyptique. Ils préféraient s'intéresser aux quartiers de squatters du mouvement okupa qu'à ceux que personne n'avait prévu de construire et qui avaient surgi, oui, simplement surgi, de la terre. Ou de la poubelle.
Notre mission est d'étudier le monde de la déchettologie à tous les niveaux. On sait, bien sûr, qu'il existe des déchets ménagers et des déchets industriels, mais ce qui nous intéresse c'est de comprendre comment ils sont transformés pour être réutilisés. Notre tâche consiste aussi à écouter les différents acteurs locaux, à étudier ceux qui travaillent et habitent dans la décharge. C'est probablement le plus difficile car il s'agit de gagner leur confiance. Et si la clinique nous a servi à quelque chose, c'est bien à cela. Certains habitants nous connaissent déjà, ils nous saluent et sont même prêts à nous faire part de leurs expériences. Les autres n'en ont rien à faire de nous ou, pire, sont dérangés par notre présence."
Extrait 8 : Avant-propos – Poubellocène (p. 10-11)
POUBELLOCÈNE

AVANT-PROPOS
"La littérature sur les déchets est elle-même un véritable bric-à-brac. La quantité de travaux publiés, la diversité des disciplines impliquées et la multiplicité des approches utilisées dépassent l'imagination. En anthropologie comme en histoire, en écocritique comme en sociologie, en économie comme en droit, en politologie comme en géographie, en archéologie comme en design, en philosophie comme en de nombreux autres domaines que j'oublie (honte à moi !), les déchets sont un sujet on ne peut plus brûlant. Je n'ai pas voulu me lancer ici dans une revue exhaustive de la littérature sur la question, en partie parce qu'une telle entreprise aurait des résultats nécessairement incomplets et immédiatement dépassés, mais surtout parce que j'avais une autre idée en tête. Si j'ai écrit ce livre, c'est dans le but d'introduire la notion de Poubellocène : une lecture du monde où déchets, justice et construction du monde contemporain sont liés.
Le Poubellocène s'inscrit bien sûr dans le foisonnement de débats sur l'Anthropocène qui agitent l'université et le milieu des arts. Le concept peut d'ailleurs s'ajouter aux options de rechange novatrices à la notion d'Anthropocène qui pullulent en sciences sociales appliquées à l'environnement, face à un concept d'« époque des humains » jugé trop neutre¹. La notion de Capitalocène, par exemple, a gagné du terrain parce qu'elle fait directement référence au système social et économique que beaucoup considèrent comme responsable de la crise socioécologique actuelle². Selon le concept de Poubellocène, ce sont les déchets qui constituent le marqueur géologique caractéristique de la nouvelle époque.
Le Poubellocène n'est toutefois pas uniquement le fait de l'omniprésence des rebuts (...) : j'affirme plutôt qu'il résulte de rapports socioécologiques délétères de portée véritablement planétaire qui mettent au rebut certains humains et certains lieux.
Si les déchets ne se résument pas à des choses qu'il faut jeter quelque part, s'ils englobent un ensemble de rapports socioécologiques qui mettent des êtres humains et non humains au rebut, alors les lieux et les récits jetables et le rapprochement, voire le chevauchement, entre une localité et une installation polluante sont bien plus que des phénomènes liés à la distance ou au code postal. En tant que vecteurs de rapports socioécologiques, les déchets produisent ladite localité plutôt que de se limiter à la désigner comme endroit idéal pour une installation dont personne ne veut."
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Références :
Armiero Marco Poubellocène : Chroniques de l’ère des déchets, Lux Éditeur, collection Futur proche, 2024, traduction de Nicolas Calvé.
Monsaingeon Baptiste: Homo détritus, Seuil, 2017 (rééditon poche)
Larroque Claire, Philosophie du déchet, PUF, 2024
Jeux de pouvoir dans nos poubelles : Économies morales et politiques du recyclage au tournant du XXIe siècle, Elisabeth Anstett, Nathalie Ortar [dir.], Paris, Editions Petra, Matière à recycler , [2017], 224 p.
Aguilar Zéleny Sylvia, Poubelle (Basura), Le bruit du monde, 2021 (réédition poche)

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