Nous connaissions l'Anthropocène ou le Capitalocène ? Oublions un instant ces concepts trop abstraits et plongeons dans le Poubellocène.
Dans un essai incisif, l'historien de l'environnement Marco Armiero nous propose une lecture radicale du monde contemporain. Pour lui, le déchet n'est pas simplement un problème technique de tri ou de logistique : c'est avant tout un rapport social.
Le Poubellocène ne désigne donc pas un monde envahi par les déchets, mais un système économique et politique qui fabrique simultanément des déchets, des territoires sacrifiés, des populations rendues jetables et l'oubli de toute cette violence.
De la science-fiction à notre réalité : un monde de déchets
Cet imaginaire, nous le connaissons déjà à travers le cinéma et les séries post-apocalyptiques. Pensez aux déserts mécaniques et toxiques de Mad Max ou à la dystopie sociale de la série brésilienne 3%, où la majorité de l'humanité est reléguée à survivre dans un immense dépotoir mondial, tandis qu'une infime élite vit dans un paradis aseptisé.
Ces fictions donnent à voir ce que Marco Armiero décrit comme la trajectoire du Poubellocène : un métabolisme socio-écologique qui produit simultanément des espaces ultra-privilégiés et des zones de relégation.
Selon l'auteur, le capitalisme ne produit pas seulement des marchandises. Il produit aussi des dépotoirs, des corps malades et des territoires pollués, tout en protégeant les habitants de gated communities au sein d'enclaves urbaines sécurisées. Pour maintenir ce système inégalitaire, il devient toujours plus facile d'envoyer les nuisances là où les populations disposent du moins de ressources politiques pour se défendre : dans les campagnes, les périphéries ou les territoires marginalisés.
Mais le coup de génie du livre est ailleurs.
Marco Armiero décortique ce qu'il appelle une « infrastructure narrative » reposant sur deux piliers : l'oblitération et la domestication de la mémoire. Ce récit officiel trie les souvenirs, invisibilise la toxicité et relègue aux fameuses « poubelles de l'histoire » les luttes et les récits des victimes, allant souvent jusqu'à rendre ces dernières responsables de leur propre situation.
Comment riposter ? Par l'autodéfense et une "guérilla narrative".
- Remettre les corps au cœur du politique : écouter celles et ceux qui vivent quotidiennement la pollution, les odeurs, les maladies et les nuisances.
- Sauvegarder les "mémoires antagonistes" : opposer des récits contre-hégémoniques - mouvement ouvrier, paysans sans-terre, Gilets jaunes - issus du terrain, aux discours officiels, "récits toxiques", élaborés dans les institutions, prescrits par l'État, socle et objets de pratiques répressives.
- Choisir la résistance plutôt que la résilience : pourquoi vouloir à tout prix revenir à la situation d'avant-crise puisque cette normalité était précisément injuste, destructrice et génératrice de profits pour le « capitalisme du désastre », selon l'expression de Naomi Klein ?
- Lui opposer et pratiquer un « communisme du désastre » : lors des catastrophes, l'ordre du Poubellocène se fissure. Surgissent alors l'entraide, l'empathie et l'action collective, l'agir en commun (commoning). Des solidarités locales répondent aux besoins essentiels, montrant par le fait qu'un autre mode d'organisation sociale est possible.
Poubellocène est un livre indispensable pour cesser de regarder l'écologie par le petit bout de la lorgnette — celui des seuls « petits gestes » ou de l'étroite collecte des déchets — afin de la repolitiser à partir de sa base matérielle, sociale et mémorielle.
Il offre des outils conceptuels puissants pour comprendre que les déchets ne sont pas un dysfonctionnement de notre système économique, mais l'une des conditions mêmes de son fonctionnement : celui-ci produit simultanément des déchets matériels, des humains jetables et les récits qui rendent cette production acceptable.
À lire de toute urgence pour armer nos esprits, nourrir nos imaginaires collectifs et transformer notre regard sur les luttes environnementales.
📖 Marco Armiero : Poubellocène : Chroniques de l’ère des déchets, Lux Éditeur, collection Futur proche, 2024.


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