Il suffit d'une simple veille internet quotidienne pour faire apparaître une réalité surprenante. Une alerte Google sur les « ordures ménagères » fait surgir, chaque jour, des informations venues de territoires très éloignés : France, Belgique, Montréal, Vietnam, Maroc, Afrique occidentale…
Les situations sont évidemment différentes, mais les interrogations se ressemblent étrangement : comment financer la collecte ? Où traiter les déchets ? Comment faire accepter de nouvelles contraintes aux habitants ? Comment éviter que les déchets ne deviennent un problème insoluble ?
Cette simultanéité interpelle. Elle suggère que nous ne sommes plus seulement face à une question technique de gestion des déchets. La poubelle est devenue un révélateur des transformations profondes de nos sociétés.
C'est dans cette perspective qu'apparaît le terme de « Poubellocène », traduction française du concept de Wasteocene développé par l'historien de l'environnement Marco Armiero (1). Le mot est volontairement provocateur. Il joue sur le rapprochement avec l'Anthropocène et semble annoncer une nouvelle époque dominée par les déchets.
La principale limite de l'Anthropocène réside peut-être dans son sujet même : l'Anthropos. En faisant de l'Humanité une force géologique homogène, le concept tend à universaliser les responsabilités et à masquer les profondes inégalités qui structurent la crise écologique. Or tous les groupes sociaux, tous les territoires et tous les systèmes économiques n'ont ni produit les mêmes dégradations ni subi les mêmes conséquences.
C'est précisément pour réintroduire ces différenciations que des notions comme Capitalocène ou Poubellocène ont été proposées. Elles déplacent l'attention d'une humanité abstraite vers les rapports de pouvoir, les logiques économiques et les inégalités environnementales qui façonnent concrètement notre époque. En réalité, le Poubellocène s'aligne bien plus fidèlement sur le concept de Capitalocène. Les détritus ne s'accumulent pas en raison d'un penchant naturel de l'espèce humaine à souiller, mais parce que notre système économique — un capitalisme extractiviste et de surconsommation — a un besoin structurel de renouvellement frénétique de la marchandise pour survivre. Le Poubellocène est la matérialisation directe du Capitalocène : il est le miroir d'un modèle qui externalise ses coûts et rejette ses nuisances sur les territoires et les populations les plus vulnérables.
Ce que nous appelons « déchets » n'est donc pas seulement ce qui n'a plus de valeur : c'est l'expression d'un rapport de domination. Jamais nos sociétés n'ont produit autant de biens, jamais elles n'ont disposé d'autant de moyens techniques, et pourtant jamais la question de ce que nous abandonnons n'a été aussi pressante. Elle pose de fait la question de nos ressources, de nos espaces disponibles et de nos choix collectifs.
Cette réflexion rejoint une prémonition développée dès les années 1970 par Henri Lefebvre avec l'idée des « nouvelles raretés ». Les sociétés contemporaines ne sont plus confrontées uniquement à la rareté classique des matières premières. Elles rencontrent d'autres limites, produites par la domination et la colonisation capitaliste de l'espace : la rareté de l'espace propre, la rareté d'un environnement préservé, la rareté du temps disponible, mais aussi et tout autant la rareté des espaces de décision réellement partagés. (2)
La question des déchets concentre toutes ces tensions. Il faut trouver des lieux pour traiter ce que nous produisons, mais personne ne souhaite nécessairement accueillir les installations nécessaires (réflexe NIMBY). Il faut réduire les volumes, mais notre modèle économique repose encore largement sur la consommation et le renouvellement rapide des objets. Il faut transformer les comportements, mais ces transformations sont vécues comme des contraintes lorsqu'elles sont décidées de manière descendante, sans véritable débat.
C'est pourquoi la question des déchets devient progressivement une question politique majeure. Derrière une fréquence de collecte, une tarification ou un équipement de traitement se cachent des choix de société et des rapports de force : qui décide ? Qui supporte les contraintes ? Qui bénéficie des solutions ? Quelle place laisse-t-on aux citoyens ?
La multiplication des tensions et conflits autour des déchets à travers le monde montre ainsi qu'il ne s'agit pas d'un problème technique propre à une collectivité. Si le déchet est le produit inévitable du Capitalocène, alors la réappropriation collective de sa gestion, la démocratision de sa gouvernance, deviennent des actes de résistance.
Le « Poubellocène » n'est pas une fatalité géologique. Il est le symbole d'une époque où la poubelle, objet longtemps invisible et relégué, devient un formidable champ de bataille pour le contrôle de nos ressources, de nos territoires et de notre démocratie.
Notes
(2) Mon travail de recherche en cours : les "nouvelles raretés" d'Henri Lefebvre, comme théorie spatiale de la crise écologique, chaînon manquant des écomarxismes contemporains. A paraître en 2027.

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