mardi 8 juillet 2014

"Journalisme et dépolitisation" un dossier de Savoir/Agir n°28 Juin 2014

Les transformations actuelles du champ journalistique ("crise" de la presse écrite, recul des chaînes de télévision généralistes, poids croissant d’Internet, etc.) focalisent les débats sur les évolutions des médias, renvoyant au second plan les réflexions sur le rôle politique des journalistes. C’est à cette question qu’est consacrée cette nouvelle livraison de la revue Savoir/agir (N°28, juin 2014, Éditions du Croquant), en l’interrogeant sous l’angle de la "dépolitisation".

Ce dossier souligne d’abord L’autonomisation du champ journalistique par rapport au champ politique. Alors qu’une partie du champ journalistique français est née de la création de journaux dans les entreprises politiques au dix-neuvième siècle, cette situation est aujourd’hui marginale. Les transformations qu’a connues ce champ au cours des dernières décennies (mouvement de concentration économique ; spécialisation et concurrence croissantes des titres et des chaînes ; renforcement de son pôle commercial) ont, en effet, fortement affaibli son pôle politique. Cette mutation s’observe notamment dans les métamorphoses du journalisme politique, qui se distancie de plus en plus du jeu politique, en adoptant, selon Nicolas Kaciaf,  "une posture d’expertise critique".
Dans le contexte français d’une puissante dépolitisation de la presse - au sens où les entreprises de presse ne sont plus liées à des partis ou des hommes politiques - les relations entre le champ journalistique et le champ politique prennent les formes nouvelles d’une fuite en avant de la communication politique. Pour réussir à passer dans des médias qu’ils ne possèdent plus, les agents politiques accroissent les ressources (humaines, financières, expertes) accordées aux stratégies d’accès aux médias. Comme le souligne Jérémie Nollet, les activités politiques sont alors en partie transformées du fait qu’elles cherchent à se conformer aux formats médiatiques et à la vision déconflictualisée du monde social qui y est dominante.
Le dossier souligne ensuite la neutralisation médiatique des problèmes sociaux. L’autonomisation du champ journalistique n’est pas sans effet sur les contenus produits par les journalistes, et, plus largement, sur la "dépolitisation" des problèmes sociaux, entendue comme (re)qualification d’enjeux anciennement (ou potentiellement) définis comme politiques en enjeux ne relevant plus (ou pas) de ce registre. C’est, dés lors, une vision individualisée des questions de société qui domine les représentations journalistiques, comme le montre Jean-Baptiste Comby dans le cas des problèmes environnementaux dont les causes structurelles sont soigneusement occultées.
La production d’un cadrage dépolitisant peut prendre différentes formes : désidéologisation, déconflictualisation; naturalisation, focalisation sur les agents plutôt que sur les structures; personnalisation des institutions et des idées, absence de mise en perspective historique; recherche de responsables plutôt que d’explications plus structurales, etc. Ce qui s’explique moins par une intention délibérée des journalistes que par leur mode de recrutement, leurs conditions de travail - précarisation d’une partie de la profession ; exigences de rentabilité des rédactions, etc. - et leurs contraintes professionnelles. Avec une urgence exacerbée qui engendre une forte dépendance aux sources d’information officielles et une difficulté à mener des enquêtes autonomes dans la durée ; légitimation des sujets "vendeurs", tels que les faits divers ou le people
Au final, en débouchant sur une faible différenciation des contenus journalistiques par rapport au discours de communication des agents et institutions dominants, les pratiques journalistiques contribuent à la (re)production de l’idéologie dominante.
Ces éléments sur la production de grilles de lecture dépolitisées dans et par le champ journalistique, ne doivent pourtant pas susciter de conclusions hâtives quant à leurs effets. Et il reste hasardeux de prêter des effets politiques aux médias sans s’appuyer sur une étude empirique de leur réception par les différentes catégories de public. 

Ce dossier invite donc finalement à faire preuve de prudence quand on s’interroge sur les effets de politisation des médias entendue cette fois ci comme l’"attention aux événements politiques" de la part des divers publics. Leroux et Riutort soulignent ainsi que la vigilance s’impose notamment dans les débats actuels qui attribuent une force politisante à des émissions télévisées à faible contenu politique, telles que les émissions de divertissement.

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