dimanche 15 avril 2012

Où en est la réforme agraire au Brésil ?


acampamento (campement)
Brésil : "Et la réforme agraire, présidente Dilma ?"

Un article de « Brasil de Fato (Une vision populaire du Brésil et du Monde) », 12 avril 2012

Traduction J-Y Martin



L’accès à la terre pour les paysans au Brésil a peu avancé au cours de la première année du gouvernement de Dilma Rousseff (PT, parti des travailleurs). Les données officielles de l’INCRA (Institut national de la colonisation et la réforme agraire) révèlent que la présidente a atteint en 2011 le plus mauvais chiffre des dix sept dernières années, contredisant les attentes des mouvements sociaux des campagnes. Ce n’est pas tout : Dilma est très en retrait de ce que Fernando Henrique Cardoso (PSDB) et Luiz Inácio Lula da Silva (PT) ont réalisé au cours de la première année de leurs mandats respectifs. En 2011, 22.021 familles ont obtenu des lots dans des assentamentos (installations de réforme agraire), ce qui représente 51% du chiffre de FHC (Fernando Henrique Cardoso) en 1995, quand 42.912 familles ont été installées. Par rapport au gouvernement de son prédécesseur, Dilma (Rousseff) atteint 61% du résultat de Lula, qui  en 2003 a installé 36.301 familles.

Nombre de familles installées de 1995 à 2011 (milliers)

En 2012 les expectatives relatives aux actions du gouvernement ne sont guère dynamiques. Selon le service de communication de l’INCRA, pas plus de 35.000 familles devraient être installées cette année. « Si cela se confirme, le Brésil reviendrait au niveau des années 1994 et  2004", estime Bernardo Mançano Fernandes, spécialiste en géographie agraire et coordinateur de Data Luta – banque de données du Noyau d’ Études, recherches et projets de réforme agraire de l’UNESP (Université d’Etat pauliste) qui systématise les données de l’INCRA et des mouvements sociaux et des Instituts de la terre des États fédérés.

Pour cette évaluation, B.M Fernandes considère les chiffres de la base académique de données. Mais, si on les compare aux chiffres officiels de l’INCRA, l’estimation du gouvernement pour cette année doit signifier le deuxième plus mauvais résultat depuis 1995. « Il y a une tendance à la baisse du nombre des installations. Il y a dans le gouvernement fédéral, depuis la période de F.H.Cardoso jusqu’à aujourd’hui, un politique et une pensée qui dévalorisent l’agriculture paysanne. Ils ne voient pas un potentiel dans ce développement, et il n’y a pas d’objectifs officiels fixés », constate le chercheur.

Nombre de familles installées la première année



Les chiffres confirment l’analyse. Depuis 2008, le nombre de familles installées aux fins de réforme agraire va en chutant, malgré les promesses gouvernementales de promotion de l’agriculture paysanne dans le pays. « Un plan de développement pour la réforme agraire est un plan de développement pour le Brésil. Aujourd’hui, les choses sont très aléatoires, parce qu’il n’y a pas de plan de développement pour le Brésil, nous sommes sans références », estime B.M. Fernandes.

Caractère technique

Selon le responsable de la communication de l’INCRA, Walmaro Paz, « ce qui se fait est ce qui se peut, non ce qu’il faudrait » pour implanter la réforme agraire au Brésil. « Ce qui dépend de l’INCRA est en cours d’être fait. Au-delà, il est nécessaire de comprendre que la réforme agraire n’est pas selon de mettre une famille sur une terre. Il faut également penser à l’infrastructure de la zone expropriée, à la capacité de production, à la localisation en relation aux marchés de consommation, et beaucoup d’autres choses », indique-t-il.
En accord avec lui, le caractère technico-politique du gouvernement Dilma vise davantage la viabilité économique des futurs installés que le gouvernement de F.H. Cardoso, par exemple. Ajouté à ceci, le changement du président de l’INCRA, le 28 mars 2011 – avec le remplacement de Rolf Hackbart par Celso Lisboa de Lacerda – et la restructuration de l’institut qui s’est achevée en septembre, ont également contribué à la morosité quant à l’incorporation d’espaces à la réforme agraire.

Types d'obtention pour les assentamentos
- par régularisation
- par expropriation
- par reconnaissance
- par achat
- par donation

De fait, les seuls 48 décrets de d’expropriation de l’année passés n'ont été publiés au Journal officiel que le 26 décembre, à la veille de la fin de l’année. Au total, 60 fazendas dans 13 États (sur 26 dans la fédération) ont subi des processus d’expropriation et devront être destinés à 2.739 familles. Ceci signifie la satisfaction de 1,5% seulement de la demande d’un univers de plus de 186.000 familles dans les campements provisoires (acampamentos) du pays, selon l’estimation du Mouvement des Travailleurs Ruraux sans Terre (MST).
Willian Clementino, secrétaire à la politique agraire de la CONTAG (Confederação Nacional dos Trabalhadores na Agricultura), dit que son syndicat évalue « avec beaucoup de préoccupation », les données du gouvernement Dilma. « La présidente avait indiqué qu’elle allait suivre avec zèle le développement des installations (assentamentos), mais elle fait peu la démonstration qu’elle va investir dans la création de nouvelles aires. Il n’y a pas de mesures pour l’installation. Nous suivons cela, mais le gouvernement ne se positionne pas », argumente-t-il.

Nombre de familles installées depuis 17 ans  par régions

« Les chiffres de 2011 sont une honte. La réforme agraire reste bureaucratisée dans le Ministère du Développement Agraire (MDA) et dans l’INCRA au cours de l’année passée », évalue Alexandre Conceição, membre de la coordination nationale du MST. « nous attendons la réforme agraire que la présidente prétend faire - technique et visant le développement des assentamentos - ait réellement lieu dans la pratique, avec des investissements dans l’assistance technique et la libération des crédits. Maintenant c’est le moment de le faire », ajoute-t-il.

Pepe Vargas
 
Pour le MST, qui organise le plus important nombre de familles dans des campements dans campagnes brésiliennes – environ 60.000 – la nomination de Pepe Vargas au ministère du MDA doit être positive pour l’avancée de la réforme agraire. Ce "gaucho" (homme du sud) est un homme de confiance de la présidente qui, selon des sources gouvernementales anonymes, était insatisfait du travail fait par le bahianais Afonso Florence. 
« Selon notre opinion, avec ce changement de ministres, la présidente reconnaît que l’année 2011 fut une année d’échec pour la réforme agraire. Pepe Vargas vient d’une ville plutôt agricole, qui est Caxias do Sul (RS), où le maire a aidé à développer l’agriculture paysanne de la région. Nous souhaitons qu’il pourra transférer cette expérience administrative au MDA et à l’INCRA », souligne Conceição.
« Nous attendons que ceux qui sont là auront la capacité de coordonner les politiques et d’avancer. Le gouvernement n’a pas encore réussi à concevoir que pour en finir avec la misère et la faim, le paysan a besoin d’avoir accès à la terre et la production », affirme  Elisângela Araújo coordinatrice générale de la Fédération Nationale des travailleurs et travailleuses de l’Agriculture familiale (FETRAF).

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