samedi 3 juin 2017

la crise de juin 1917 dans les gares et les trains de Loire inférieure à la veille de l’arrivée des Américains.

Yves Jaouën, professeur d’Histoire et géographie retraité s’intéresse à l’histoire de la Grande guerre. Il mène des travaux de recherche aux archives municipales de Nantes et départementales de Loire Atlantique. Après "1914, les Nantais en guerre : stupeur patriotisme, deuil", et "La grande guerre des Écoles publiques nantaises", il publie ici un ouvrage consacré à la crise de juin 1917 dans les trains de permissionnaires bretons et les gares de Loire Inférieure, au moment même de l’arrivée à Saint-Nazaire des soldats américains, après l’entrée en guerre des États-Unis en avril 1917.
"A bas la guerre ! Vive la révolution !" Tels sont les cris des soldats bretons sur la route du retour vers le front dans les gares de Redon, Pontchâteau, Savenay et Nantes. Après le carnage de la sanglante offensive Nivelle au Chemin des Dames, le général Pétain a déclaré : "j’attends les chars et les Américains !". En plus d’une répression discrètement encouragée des mutineries (conseils de guerre et exécutions "pour l’exemple" des mutinés), il fait également améliorer "l’ordinaire" des soldats au front, avec un peu plus de vin et de fayots. Il élargit le droit aux permissions, mais les trains de permissionnaires ne sont pas prioritaires sur les voies ferrées stratégiques.

Chaudes soirées ferroviaires (11–15 juin 1917)

Le passage des trains des soldats bretons en fin de permission dans les gares de Loire-Inférieure,  provoquent de "folles soirées de juin" 1917 marquées par des clameurs, de la casse et des bousculades dans les trains et sur les quais. Certains les soutiennent, dont de nombreuses femmes. Au désespoir des soldats, s’ajoute celui des épouses épuisées par de longues heures de travail à la ferme ou à l’usine d’armement et démoralisées par des conditions de vie dégradées. Les poilus s’insurgent : "Nos femmes ont des droits !".

Le 11 juin, parti de Quimper, le train de 10 h.45 ne parvient à Redon que vers 18 h. En ce jour de canicule, les soldats profitent des longs arrêts pour consommer les boissons alcoolisées des buvettes. Arrivant au seuil de la Loire Inférieure, ils sont "dans un état d’ébriété complet". En gare de Redon, certains crient : "Vive la Révolution ! A bas la guerre !". Ils font ainsi référence à la 1ère révolution russe de février 1917. L’allié russe est chancelant et pourrait sortir de la guerre, ce qui sera bien le cas à la fin de l’année, après la Révolution bolchevique d’octobre.

En gare de Pontchâteau, un jeune caporal de 23 ans, infirmier dans le civil, sous l’emprise de l’alcool, se libère furieusement : "C’est honteux que les femmes et les filles travaillent à faire des obus pour tuer leurs fils et leurs frères. Il faut qu’elles se mettent en grève". Il approuve les mutineries et incite ses camarades à la révolte : "Sur le front, tous les régiments sont en révolte, je serai le premier à marcher. Nous avons passé trois hivers dans les tranchées, nous n’en passerons pas quatre. Vive la Révolution ! A bas la guerre !". Arrêté, il est condamné le 19 juin à 5 ans de prison et 5.000 francs d’amende.

Arrivés à Nantes, entre la gare de Chantenay et de Nantes-Orléans, ses compagnons de voyage sont abordés par "des femmes de mauvaise vie qui leur distribuent des papillons sur lesquels on lit des exhortations pacifistes et révolutionnaires". Debout ou assis sur les marchepieds des wagons, les permissionnaires, comme chaque soir, interpellent les passants : les civils, les ouvriers réquisitionnés, "es militaires en tenue de l’intérieur" sont traités d’embusqués et de fainéants. Les cris "A bas la guerre ! Vive l’Internationale ! Vive l’anarchie !" retentissent à nouveau. 

La gare de Savenay

Le lendemain, 12 juin, le train de Quimper arrive sans incident jusqu’à Savenay, où , prudent, le commandant de la garde du train exige la fermeture du buffet de la gare. Mais, entre Savenay et Chantenay, des papillons sont collés ou jetés dans les wagons, sur lesquels on peut lire :
« LA PAIX
Sans annexions
Sans conquêtes
Sans indemnités »

En juin 1917, beaucoup ne croient plus à une "Paix victorieuse", mais souhaitent un arrêt immédiat des combats, par une "paix blanche", sans vaincus ni vainqueurs, et sans compensations.
Les autorités s’inquiètent, car les premiers "sammies" américains doivent débarquer à Saint-Nazaire à la fin de ce mois de juin. Un commissaire spécial s’inquiète de ces cris séditieux porteurs de mots d’ordre qualifiés de "défaitistes". Ce sont des éléments graves de "démoralisation de la population nantaise", au moment où les premiers contingents venus d’outre atlantique vont bientôt fouler le sol français. Le commissaire spécial faisant allusion à l’avant-garde venue préparer l’arrivées des troupes, constate, navré : "Les Américains sont consternés de cet état de choses". A la suite de ces premiers incidents, le général de l’Espée demande "le renforcement de la brigade de gendarmerie de Savenay pour maintenir l’ordre plus efficacement dans la gare".

Le 15 juin, il y a des incidents encore plus violents en gare de Redon, et après son passage en gare de Savenay, on trouve de nouveau des tracts contre la guerre dans le train. Arrivé à Nantes, la police arrête un jeune civil de 20 ans qui s’est fait remarquer par ses cris entre Savenay et Nantes.

L’arrivée des Américains, source d’inquiétude

Le premier convoi de transports américains débarque à Saint-Nazaire le 26 juin 1917. Yves Jaouën souligne que "quelques badauds seulement sont présents. Ils restent silencieux. Aucun cri de joie ne retentit, aucun drapeau n’est brandi". Selon lui, si pour des raisons de sécurité, cette arrivée a été tenue secrète, au moment où la "guerre sous-marine à outrance" bat son plein, il n’empêche qu’elle n’enchante guère les populations locales. Le journal Le Phare de l'Ouest du 30 juin 1917 fait état du bruit qui circule à Nantes : "Les Américains viennent chez nous pour remplacer nos hommes qui sont en usine et permettre d’envoyer ceux-ci au front ». Le préfet de Loire Inférieure lui même admet que l’entrée en guerre des États-Unis a été interprétée par le public "comme un gage de prolongation de la guerre", par l'ajournement de toute perspective de paix blanche immédiate. L’armée alliée étant "très peu nombreuse et sans instruction", elle ne sera opérationnelle que "dans une échéance éloignée à laquelle la plupart pensait que la guerre serait finie". 

Pour le commissaire  spécial de Nantes, s'agissant des Américains, "un courant défavorable se manifeste à leur sujet dans certains milieux : les préparatifs considérables des États-Unis paraissent être un obstacle à la fin de la guerre. On va jusqu’à dire qu’après la fin des hostilités, les Américains s’installeront définitivement dans nos contrées". Si ces deux pronostics ne s’avéreront pas exacts, ils témoignent cependant d’une inquiétude bien réelle quant à l’arrivée les Américains.

La crise de Juin 1917 :  marre de la guerre.

Yves Jaouën montre donc bien qu’en juin 1917, une fièvre inquiétante agite les gares situées sur le trajet des permissionnaires en provenance de Quimper, notamment dans celles de la Loire inférieure. Inquiètes, les autorités qui accueillent alors une mission américaine ne peuvent tolérer ces débordements quotidiens, et multiplient les mesures préventives et répressives pour les faire cesser. La presse est utilisée en vain pour tenter de les minimiser et les dénaturer. Mais les autorités civiles et militaires analysent avec pertinence les vraies raisons de ces incidents : "l’effondrement du moral des troupes et d’une partie de la population est clairement perçu". Mais, officiellement, ils ne sauraient résulter de la situation militaire au lendemain de l’échec de l’offensive Nivelle et des difficultés extrêmes, "mais des agissements d’obscurs pacifistes plus ou moins liés à des agents de l’ennemi". Quant à la presse nantaise soumise à la censure et complaisante, après avoir ignoré les premiers soubresauts dans les gares, "elle minimise les évènements", et les attribue à des militaires chahuteurs et à des badauds trop curieux. "Elle finit par accuser tantôt les camelots étrangers sur les conseils du maire, tantôt de mystérieux agitateurs ou agents de propagande pacifiste".

Avec son étude de la crise de juin 1917 dans les gares et les trains de permissionnaires de retour vers le front en Loire inférieure, avec une agitation des soldats contre la guerre, sa durée et ses conséquences, Yves Jaouën, en historien de métier, ne méconnait pas cet aspect ignoré du contexte de l’arrivée des Américains. Dans un premier temps, ils ne sont pas accueillis à bras ouverts dans une situation qui n'a rien d'idyllique. Contrairement à l'idée répandue dans l'histoire académique (Nouailhat, 1972) et, à sa suite, locale (Hussenot, 1988), il n'y a pas eu d'abord une phase de "lune de miel", puis de "désamour" dans les perceptions des relations franco-américaines régionales de 1917 à 1919, avec un basculement à l'armistice du 11 novembre 1918. C'est d'emblée que l'arrivée des Américains suscite des interrogations, car elle est contemporaine de la remise en cause de l'Union Sacrée régnant depuis 1914, et suite aux révolutions russes de 1917, elle remet en question le type de paix désirable et atteignable à cette date : "paix victorieuse" ou "paix blanche" ?

Yves Jaouën, La crise de juin 1917, les trains de permissionnaires dans les gares de Nantes et de la Loire Inférieure, Ed. Opéra, 2014, 7 €

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