mercredi 31 mai 2017

Les "hyper-lieux", creuset des "nouvelles géographies de la mondialisation" ?

Faisant suite à ses précédents ouvrages - « L’Homme spatial » (2007) et « De la lutte des classes à la lutte des places » (2009) - dans ce nouvel ouvrage Michel Lussault s’interroge sur la question clé de la géographie, celle du lien spatial, à diverses échelles. A l’heure commune de la mondialisation, « qu’en est-il de cette expérience primordiale et toujours renouvelée de notre rapport personnel, à la fois intime et social, privé et public, aux espaces et aux temps de notre existence ? ». Pour y répondre il nous invite à aller à la rencontre de quelques lieux ou types de lieux contemporains marquants, à partir de l’hypothèse du regain d’importance de la question du local. Paradoxalement, « celui-ci occupe de nouveau le centre de la scène » alors qu’on « tend souvent à présenter la globalisation comme un processus de lissage et d’homogénéisation des espaces terrestres ». Dans cette recherche, complexe et conflictuelle, il avait déjà caractérisée comme une « lutte des places » le fondement puissant des dynamiques économiques, sociales et politiques, des mouvements anciens (sit-in, squats, occupations de terres en Amérique latine) et plus récents, style Occupy Wall Street.

L’auteur part aussi du constat de la recrudescence du localisme et de ses idéologies territoriales qui postulent que la localité est l’échelle pertinente d’une société harmonieuse. Nourrissant des néolocalismes, elle s’incarne souvent dans un régionalisme identitaire ou dans le confinement de l’esprit de clocher. Pourtant, « le local redevient à la fois central dans les pratiques quotidiennes de tout un chacun et la référence d’un nombre croissant d’imaginations géographiques et politiques », avec le risque que néo-localisme "valorise "l'en-soi" [et l'entre-soi] des valeurs locales".

A l’inverse de ceux qui, tel l’anthropologue Marc Augé (1992) , voient dans la globalisation la multiplication de "non-lieux" clonés, M.Lussault, lui, se dit « plutôt tenté de voir des lieux partout » ! Selon lui, un nouveau genre de lieu s’impose, qu’il nomme donc hyper-lieu.  Pourquoi "hyper" ? Parce que cela "renvoie au constat empirique du surcumul incessant". "C'est l'hyper-lieu et pas le non-lieu qui doit guider l'analyse du contemporain". Pour le démontrer, il analyse divers cas et exemples, les plus "iconiques", d’hyper-lieux connectés et ubiquitaires: les shopping malls, les aéroports, la piazza San Marco à Venise, Times Square à New York. Il pense « que tous les lieux d’aujourd’hui s’avèrent, d’une manière ou d’une autre, peu ou prou, des hyper-lieux ». Il voit donc des hyper-lieux partout, en même temps qu’il envisage, pour suivre les thèses du GIEC sur le réchauffement climatique global, « un hyper-lieu unique » de l’anthropocène.

Pourtant, au-delà des principes et caractéristiques communs aux "hyper-lieux", Lussault est cependant conduit à envisager des lieux sensiblement "autres" : d’abord, les lieux hyper-catastrophiques (Fukushima), puis les alter-lieux (Jungle de Calais) et, aussi, des contre-lieux, espaces de refus (ZAD) où « certains entendent porter la contestation de la mondialité capitalistique et même proposer de nouvelles formes spatiales de vie en commun, fondées les vertus proclamées d’une localité en décalage avec l’ordre globalisé ». Mais l’auteur pointe cependant la fragilité de la pensée politique de ces types de mouvements, "en tout cas de ceux qui ne se réfugient pas dans le confort de la rhétorique révolutionnaire et l'appel à la société libérée du salariat et de la propriété".

L'auteur mobilise des références plutôt classiques dans cette problématique : Marc Augé (1992), pris à contre-pied pour ses "non-lieux"; Manuel Castells (1998) pour la société en réseaux ; Alberto Magnaghi (2003) pour son "projet local" ; Pierre Veltz (1995 et 2005) pour les "villes et territoires en archipel" de la mondialisation; et Thierry Paquot (2015) pour ses "désastres urbains". Le cas d'Henri Lefebvre est sommairement réglé - en une note infra-paginale de 4 lignes - autour du "droit à la ville" réduit à un slogan. Lefebvre est pourtant à l'origine des concepts de mondialité, d'habiter, de critique de l'urbanisme - bien avant celle de Thierry Paquot - de conflictualité de l’espace, etc. Nouvel exemple de déni persistant de l’héritage lefebvrien chez les géographes français. De la même manière, l’absence de toute référence à David Harvey qui s’est pourtant penché de façon remarquée sur les "villes rebelles" (2015), accentue le sentiment d’une volonté de mise à l’écart de toute forme d’approche marxiste critique.

Dans l’écoumène contemporain, qu’est-ce qui caractériserait l’habitat terrestre des humains ? Pour Lussault, « partout des lieux, du concret, du solide, des spatialités, des corps ; toujours des récits, des affects, des sens, entre tout et tous des lignes matérielles et immatérielles de passages et de vie ». Soit, mais malgré l’analyse approfondie de nombreux cas « des nouvelles géographies de la mondialisation » privilégiant les hyper-lieux et certains de leurs avatars (alter-lieux, contre-lieux…), à sa lecture cet ouvrage perd un peu en chemin son fil d’Ariane, tel qu’annoncé. Car in fine on ne voit toujours pas très clairement et concrètement comment les seuls hyper-lieux « s’avèrent être les creusets où s’élaborent, discrètement sans doute, à bas bruit sans cesse, les cadres théoriques et pratiques possibles d’une politique et d’une éthique nouvelles des espaces habités ».


Michel Lussault, Hyper-lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation, Seuil, 2017,  22 € 

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