dimanche 2 avril 2017

"Bassin de vie" par François Taillandier, écrivain.

Figurez-vous qu’en 2017, dans le cadre de la réforme territoriale, l’ancienne « communauté de communes » (également appelée « l’interco ») du canton de N… (Maine-et-Loire) s’apprête à devenir la « commune nouvelle de N…-Villages ».

Un document présente ce « nouveau territoire », expression étrange puisqu’on ne voit guère en quoi il différera de l’ancien : il inclut les mêmes localités et les mêmes parages. Personne non plus ne semble s’être interrogé sur le paradoxe un peu voyant consistant à affirmer que ce changement annoncé comme considérable ne changera rien pour les « communes historiques », c’est-à-dire les villages réunis dans ladite commune nouvelle : soyez rassurées, bonnes gens. Ainsi, le maire de chacun deviendra « maire délégué ». En ce cas, pourquoi procéder à cette mini-révolution ? Vague sentiment qu’on ne nous dit pas tout, selon l’expression désormais consacrée… Sans doute faut-il être du pays (et je n’en suis pas) pour décrypter tant de précautions oratoires, d’omissions prudentes et de sous-entendus.

La chose en tout cas est soigneusement enveloppée dans les vocables suaves et réconfortants dont aime à se parer la communication politique. Et d’abord, ce « nouveau territoire » est désigné comme un « bassin de vie ». On appréciera la trouvaille poétique. Un bassin de vie, c’est quand même autre chose que quelques villages quasi désertés, aux commerces fermés, aux écoles vides depuis longtemps, aux agriculteurs solitaires.

Suit la litanie des abstractions et lieux communs habituels. « Fédérer » (les énergies). « Accompagner » (les initiatives). « Mutualiser » (les ressources). « Dynamiser » (l’emploi des seniors). « Préserver » (la qualité de vie). Tout cela avec des « pôles » et des « compétences », voire des « talents ». Etc.

Ce que j’expose n’a en réalité rien d’original. Toute la France semble produire mois après mois ce flux lent et continu d’énoncés interchangeables, sur d’optimistes bulletins ornés de la photo du notable local. En un sens, c’est touchant. Après tout, qui suis-je pour ironiser sur l’action de ces gens qui se dévouent à la chose publique ? Il faut bien dire et faire quelque chose ! Ou montrer qu’on essaie… Alors on fait comme ça. Parce que c’est ce qui se fait habituellement. Oh non, cela ne changera sans doute pas grand-chose. Mais enfin… C’est cela aussi la vie politique de la France, je crois, et pas seulement les pantalons de M. Fillon.

Dans l'Humanité du 16 mars 2017 Écouter les mots

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