vendredi 10 juin 2016

Mouvements populaires brésiliens

Entretien avec Jean-Yves Martin, géographe, à l’occasion de la sortie de son livre Mobilisations populaires au Brésil* (Ed. du Petit Pavé, mai 2016) publié dans les Nouvelles de Loire Atlantique n°1005 de juin 2016

Nouvelles de Loire Atlantique - Pourquoi ce nouveau livre sur le Brésil ?

J-Y Martin : C’est la réalisation d’un engagement pris il y a 15 ans. En 2001, j’ai publié un premier livre sur les Sans-terre brésiliens, tout en participant à plusieurs ouvrages collectifs sur la question de la terre dans le Brésil de Lula. J’ai continué à suivre la question rurale dans ce pays, avec un double constat : celui d’une non-réforme agraire et celui de l’évolution d’un modèle agricole plus favorable à l’agrobusiness d’exportation qu’à l’agriculture paysanne vivrière. L’heure est venue pour moi de faire le point, à un moment crucial pour le pays.

NLA - Géographie et philosophie font-elles bon ménage ?

JY M - J’ai toujours considéré que la géographie aurait beaucoup à gagner à affirmer ses fondamentaux théoriques marxistes. L’école de géographie dite radicale critique n’a jamais vraiment réussi à s’implanter en France, malgré des tentatives comme celle de la revue HÉRODOTE dans les années 1970. Ailleurs, la tradition est pourtant vivace, de longue date aux États-Unis avec ANTIPODE, ou plus récemment au Brésil avec CIDADES. Dommage, car la valeur explicative - heuristique, diraient les philosophes - de la géographie y a beaucoup perdu, au profit de l’économisme et des sciences de la nature, avec un bilan qui sera à faire. La dimension sociale et conflictuelle des questions liées à l’espace géographique a ainsi été durablement évacuée, faute d’oser un marxisme revisité.

NLA - Pourquoi ces références à Henri Lefebvre et Michel Foucault ?

JY M - Henri Lefebvre, philosophe et sociologue - communiste - est encore trop oublié en France alors qu’il est mondialement reconnu. Il a fait l’objet dans son propre pays d’un double ostracisme, de l’Université et du PCF. Aujourd’hui on redécouvre enfin son “Droit à la ville” (1968), mais souvent en le banalisant. Il a pourtant développé une ample pensée spatiale associant, entre autres, Critique de la vie quotidienne, Révolution urbaine et Production de l’espace. Pour lui, “l’espace est politique” et il ne saurait y avoir d’émancipation sociale qui ne soit, en même temps, consciemment spatiale. A lire ou relire son œuvre foisonnante, on n’en finit jamais de le redécouvrir et de mesurer son actualité. Quant à Foucault, son archéologie de l’enfermement (Surveiller et punir), débouche sur une “microphysique du pouvoir”. Il entend “saisir le pouvoir qui est, à travers tout un corps social, l'ensemble de ce que l'on peut appeler la lutte des classes". Car, là où il y a pouvoir, dit-il, il y a nécessairement des résistances et de multiples foyers et lieux de mobilisations. 


NLA - Qu’est-ce que les mobilisations populaires brésiliennes ont de particulier ?

JY M - Elles sont aussi bien rurales, avec les paysans sans-terre, que désormais urbaines. En juin 2013 ont eu lieu de grandes manifestations dans une centaine de villes, une mobilisation contre l’augmentation des billets d’autobus, les plus chers du monde vu le faible pouvoir d’achat. Cette insurrection, aussi massive qu’inattendue, a montré la profondeur de la crise du modèle urbain brésilien, qui concerne aussi la question du logement dans les grandes métropoles et mobilise le Mouvement des Sans-toit. Ces mouvements socioterritoriaux populaires trouvent dans les occupations - de latifundios ruraux ou de parcelles urbaines spéculatives -  leur efficience. Le malaise social et démocratique traduit certaines limites du “lulisme”, et nourrit du même coup les ambitions de la droite revancharde par un Coup d’Etat (golpe) institutionnel provoquant la destitution de la présidente Dilma Rousseff. Dans cette ébullition, le Brésil m’apparaît comme une sorte de laboratoire des nouvelles mobilisations populaires à l’èpoque du capitalisme financier métropolitain.

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