lundi 7 mars 2016

Robespierre et la fabrication d'un monstre

Jean-Clément Martin, ancien directeur de l'Institut d'histoire de la Révolution française, a d'abord été professeur d'histoire contemporaine à l'université de Nantes. Aujourd'hui, il est professeur émérite de l'université Paris 1- Panthéon-Sorbonne, où il a succédé à Albert Soboul et Michel Vovelle à la prestigieuse chaire d'histoire de la Révolution française. Juste avant cette biographie de Robespierre, il  vient également de publier un Dictionnaire de la Contre-Révolution (2011, dir.) et une Nouvelle histoire de la Révolution française (2012).  Avec constance, il dénonce de longue date "la machine à fantasmes" d'une certaine historiographie de la Guerre de Vendée.
Le parti pris de cette nouvelle biographie de Robespierre, qui fait son originalité et son intérêt, est le refus annoncé de tout sensationnalisme et de toute approche psychologisante ou affect. Chapitre après chapitre, nous voyons ainsi évoluer l'homme parmi ses pairs et ses rivaux, dont beaucoup ont partagé les mêmes expériences : une enfance difficile, une adolescence studieuse et une réussite sociale, mondaine et littéraire précoce. Après son entrée en politique à la veille de la révolution (1783-1789), J-C Martin décrit la mutation de "Robertspierre" [sic] en "Incorruptible" de 1789 à 1791. "Chef des Jacobins", il est le "guide incontesté" de la révolution, avant d'en devenir le "meneur indécis" de septembre 1792 à juillet 1793. Soumis à  "l'épreuve du pouvoir", jusqu'en avril 1794, il en devient "l'idole abattu" dans la deuxième partie de l'année 1794. Dans ce parcours, "ni énigme, ni transcendance, ni abonimation démoniaque ; simplement des jeux politiciens et des urgences politiques, des rivalités d'hommes et les contraintes d'un Etat en guerre". Au passage, l'auteur met en évidence "le lien inattendu et incompréhensible, en bonne logique", établi entre Robespierre et Carrier à propos des massaccres de Nantes et de la Guerre de Vendée. Robespierre est "toujours accusé, encore en 2014, d'avoir été le bourreau de la Vendée", grâce au tour de force de transformer Carrier, son ennemi personnel, en assassin robespierriste.
A travers ses multiples et successives prises de position politiques, même modestes, on comprend à la lecture que Robespierre s'exprime le plus souvent en réponse ciblée aux Danton, Marat, Pétion, Saint-Just, Fabre d'Eglantine, Camille Desmoulins, Hébert, Collot d'Herbois, dans un jeu de bascule permanent, et pendant longtemps sans exercer une  magistrature suprême quelconque. Lorsqu'il paraît y accéder, il est alors sans tarder mis hors la loi par ses collègues, le 9  thermidor An II (1794), une date considérée comme terminale de la phase ascendante de la révolution.
On le sait, à ce jour, aucune rue parisienne ne porte le nom de Robespierre, passé à la postérité comme l'archétype du monstre. Sans l'absoudre de rien, sans l'accabler non plus, Jean-Clément Martin démontre clairement que cette réputation a été fabriquée de toutes pièces par les Thermidoriens eux-mêmes qui, après l'avoir abattu, voulurent se dédouaner de leur propre recours massif à la violence d'Etat. Les 10 et 11 thermidor, qui voient l'exécution de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just et de près de cent autres, servent en réalité à stigmatiser "l'Incorruptible" comme étant seul responsable de la "Terreur". L'accusation de "tyran" (Barère), père du "système de la terreur" (Tallien),  réécrit par un tour de passe-passe l'histoire de la Révolution et a fini par s'imposer jusqu'à nous.
L'auteur le concède : "la difficulté est grande pour articuler ensemble toutes ces facettes : l'homme secret et solitaire, "incorruptible" adulé des foules, membre du puissant Comité de Salut Public et, enfin, tyran décapité". Depuis Thermidor, il est le "monstre", parfait bouc émissaire". Pourtant, en historien méticuleux et mesuré, Jean-Clément Martin démonte la légende noire pour retrouver l'homme. Il ne veut pas "accabler Robespierre comme seul responsable de la violence révolutionnaire, parce que rien parmi les archives et les mémoires ne permet de l'affirmer". Un ouvrage d'histoire experte - dans une édition très soignée, avec index et bibliographie - qui tord le cou à bien des mythes.
Jean-Clément Martin, Robespierre et la fabrication d'un monstre, Ed. Perrin, 2016, 300 pages, 22,50 €.

Chronique publiée dans Les Nouvelles de Loire Atlantique n°1002 du 14 mars 2016 p.6.

1 commentaire:

  1. Robespierre continue de fasciner aujourd'hui. Il est aussi riche de personnalité et complexe que la période révolutionnaire

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