samedi 30 janvier 2016

« Notre mal vient de plus loin ! » Alain Badiou

Ce court essai est la transcription d’une conférence donnée par Alain Badiou, philosophe, le 23 novembre 2015, soit 10 jours seulement après les tueries de Paris, dans l’urgence de les "penser". 

Résumé : le monde est "zoné" par le capitalisme mondialisé. Il génère des "subjectivités réactives", et appelle une "nouvelle politique d’émancipation" associant le "prolétariat nomade", les jeunes et les intellectuels progressistes.

Alain Badiou se propose donc de partir de la situation d’ensemble du monde tel qu’il le voit, telle qu’il croit qu’on peut la penser synthétiquement, pour aller aux crimes de masse et à la guerre qui, du côté de l’Etat, a été prononcée ou déclarée. Pour ensuite, « remonter vers la situation d’ensemble, non plus telle qu’elle est, mais telle qu’il faut désirer qu’elle devienne, vouloir et agir pour que de semblables symptômes disparaissent », dit-il.

Un monde fragmenté et zoné par le capitalisme mondialisé

Concernant la situation du monde, il souligne que nous avons une structure du monde contemporain dominé par le triomphe du capitalisme mondialisé. Avec un affaiblissement stratégique des Etats, voire même un processus de dépérissement capitaliste des Etats. 

Les nouvelles pratiques impériales non seulement tolèrent, mais encouragent, selon les circonstances, un dépérissement des Etats confinant à leur anéantissement. Exemples : la Libye, l’Irak, le Mali et la Centrafrique, mais avant, la Yougoslavie, prenant la forme d’une fragmentation en "zonages", d’affrontement des religions et des bandes armées.

Les effets sur les populations sont  désastreux. Alain Badiou rappellent ces chiffres de base :
-         1 % de la population mondiale possède 46% des ressources disponibles, par loin de la moitié.
-         10% de la population mondiale possède 86% de ces ressources.
-         Et 50% de la population mondiale ne possèdent rien.

Trois "subjectivités réactives"

Face à un tel Etat du Monde, il existe selon lui "trois subjectivités réactives". 

1) La subjectivité occidentale, celle de ceux qui se partagent les 14% laissés par l’oligarchie dominante, « c’est la subjectivité de la classe moyenne largement concentrée dans les pays les plus développés ».

2 ) La subjectivité du désir d’occident, l’envie de posséder, de partager ce qui est représenté comme « l’aisance occidentale ». 

Et 3) la subjectivité du "nihilisme" fascisant, de vengeance et de destruction.

Ces deux dernières subjectivités « forment un couple qui gravite ; version positive et version négative, autour de la fascination exercée par la domination occidentale ».

Pour Badiou, « en se fascisant, le déçu du désir d’Occident devient l’ennemi de l’Occident, parce qu’en réalité son désir d’Occident n’est pas satisfait. Ce fascisme organise une pulsion agressive, négative et destructrice, parce qu’il se constitue à partir d’une répression intime et négative du désir d’Occident ». Les tueurs d’aujourd’hui sont typiques à cet égard : « Ils s’imaginent être portés par la passion anti-occidentale, mais ils ne sont qu’un des symptômes nihilistes de la vacuité aveugle du capitalisme mondialisé, de son impéritie, de son incapacité à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne ».

Car les limites structurales du capitalisme apparaissent dans sa mondialisation, qui est « à la fois une expansion et la révélation de son incapacité à valoriser l’ensemble de la force de travail disponible » à l’échelle mondiale.

Quel retour vers une politique d’émancipation ?

Pour Badiou, ce dont nous souffrons, « c’est de l’absence à l’échelle mondiale d’une politique qui serait disjointe de toute intériorité du capitalisme ».

Selon lui, nous pouvons dire que « notre mal vient de plus loin que l’immigration, que l’islam, que le Moyen-Orient dévasté, que l’Afrique soumise au pillage… » Notre mal vient de l’échec historique du communisme. Par là, il entend simplement le nom historique qui a été donné à une pensée stratégique disjointe de la structure du capitalisme hégémonique »

L’idée qui animait jusque dans les années 1970 dans le monde entier des millions de révoltés politiques était celle du communisme. Mais cette idée, qui porte ce nom générique depuis le XIXe siècle de « communisme » est aujourd’hui « tellement malade qu’on a honte seulement de la nommer ». « Enfin, pas moi », précise Badiou, mais dans l’ensemble elle est "criminalisée". Cependant le but des tenants de la mondialisation capitaliste n’est aucunement éthique, de condamnation morale (ils sont mal placés pour ça) : « ils ont pour but le déracinement, si possible définitif, de l’idée d’une alternative globale, mondiale, systémique, au capitalisme ».

Et, où en sommes-nous aujourd’hui ? Il n’y a pas rien, il existe des convictions, des expériences locales, toute une série de choses qui doivent être irriguées par une pensée neuve. Il y a un prolétariat relégué et/ou nomade, venant des zones les plus dévastées ou délaissées. Il est déjà très fortement internationalisé, sur la terre entière. « Cet énorme prolétariat nomade constitue une avant-garde virtuelle de la masse gigantesque des gens dont l’existence, dans le monde tel qu’il est, n’est pas prise en compte ».

Quant aux intellectuels, ils devraient davantage "se lier au prolétariat nomade, aller le voir, le consulter, parler avec lui". Il faut que les intellectuels et les différentes composantes de la jeunesse soient davantage liés, à travers des expériences locales ou plus générales, « qu’ils fassent un geste, un trajet, un pas vers le prolétariat mondial ». Mais le temps presse, conclut Badiou qui veut, malgré tout, rester optimiste.

Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin, penser les tueries du 13 novembre, Fayard, 2016, 64 p., 5€

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