dimanche 15 novembre 2015

"En guerre" et après ?

Il est désormais admis que nous serons très bientôt "en guerre" ! Au-delà de l'horreur des carnages, la presse emploie le mot, dans ses gros titres sur les "scènes de guerre" en plein Paris vendredi soir. "Cette fois c'est la guerre". Le président Hollande lui-même le dit et annonce des dispositions imminentes pour l’officialiser : déclarations présidentielles répétées, conseils ministériels de guerre, état d’urgence, réunion solennelle du Congrès à Versailles, etc.

Le fait est que les graves attentats à Paris ne peuvent plus seulement être mis sur le compte de quelques "loups solitaires" qui se seraient auto-convertis à l’Islam radical et au Djihad sur Internet. Ce sont là des attentats organisés, programmés et coordonnés sur des cibles choisies pour leur aspect symbolique (Stade de France, Bataclan, XXIème arrondissement…), par un commando conséquent, prêt à tout, comportant des éléments formés à la guerre urbaine, venus tout spécialement pour tuer à grande échelle. Un tel risque imminent  était pourtant annoncé depuis plusieurs mois. Vendredi matin, les services d’urgence de la région parisienne ont même répété un scénario "d’attentats multiples coordonnés". Leur intervention immédiate a d’ailleurs été exemplaire et d’une grande efficacité après les tueries massives.

Mais - encore sous le choc de l’émotion et de la frayeur, et sous le déferlement médiatique -  faites cette expérience. Posez autour de vous ces questions simples : pourquoi et comment allons-nous vers la guerre ? Contre qui ? Comment en est-on arrivé là ? Vous serez sans doute surpris par la grande difficulté des réponses, quand il y en a. Pourtant, comme toujours, l’Etat de guerre, qui n’est pas une mince affaire, va être décrété dans l’extrême urgence. Ce qui est sûr, c’est que la position officielle militaro-diplomatique française depuis des mois - "ni Bachar, ni Daesh" - ne tient évidemment  plus.  L'état de guerre exige de préciser les alliances, les objectifs, les moyens. Les frappes aériennes françaises de ces dernières semaines – outre qu’elles ont servi de prétexte aux attentats - n’ont pas amélioré militairement les choses face à l’Etat islamique, et on commence à parler de la nécessité d’une intervention au sol. C’en sera alors fini de la "guerre propre" et "zéro mort" - seulement par des opérations  menées du ciel, à moins que l’OTAN ne réserve à la France cette partie du "sale boulot" à venir.

A l’intérieur, les précédents historiques de déclarations de guerres (qu'elles soient mondiales ou coloniales) montrent également qu’elles sont souvent l’échappatoire classique des gouvernements dans l’impasse : elle constitue le recours ultime en cas de crise économique, sociale et politique. Or, c’est peu de dire que le pouvoir en place est en échec avéré. Le président espère ainsi restaurer sa stature de chef de l’Etat en prenant, davantage encore, la posture de chef de guerre. Il compte, approuvé par Sarkozy, sur une réaction d’Union nationale - nouvelle mouture de l’"’union sacrée" un siècle après - pour tenter de serrer les rangs autour de lui. Mais, politiquement, cette configuration n’a finalement jamais profité, plus ou moins rapidement, qu’aux forces de droite et d’extrême droite. On le verra assurément aux Régionales, maintenues à leur date prévue avec une campagne croupion, excuse déjà trouvée pour un désastre annoncé.

Non seulement la guerre ne règle rien, à part relancer l’économie de guerre (vente des armes, mais pas seulement), la facture étant alors réglée par le peuple. Mais en se prolongeant inévitablement elle sert toujours de prétexte, au nom des moyens nécessaires, à exiger encore plus de sacrifices à la population. D’autant plus que la France est déjà engagée ailleurs, en Afrique notamment, que l’armée est au taquet et que ses moyens ne sont pas illimités. L’état de guerre permet opportunément de faire passer à la fois plus des mesures anti-sociales et des dispositions anti-démocratiques, au nom de la situation d’exception.

S'il faut, certes, bien mesurer toute l’horreur et la gravité de la situation, il est impératif de rester extrêmement vigilants sur ses conséquences prévisibles à venir rapidement de la proclamation de l'état de guerre.


A lire également : "La guerre des mots" sur le blog de Philippe Dossal, L'atelier du polygraphe


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Parmi tant de morts absurdes et désolantes du vendredi 13 novembre 2015, celle du géographe Matthieu Giroud, auteur d’une oeuvre déjà conséquente et remarquée.

http://seenthis.net/messages/428389

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