lundi 23 novembre 2015

"Demain les territoires" de Martin Vanier

Ce nouvel essai du géographe Martin Vanier fait suite à celui, publié en 2008, intitulé "Le pouvoir des territoires". Aujourd’hui, il estime que le "paradigme territorial" est devenu entretemps envahissant et constituerait même désormais "un handicap dans la compréhension de la manière dont la société française habite ses territoires". 

Il demeure pourtant largement admis que la politique des partis, des élus et des militants ne peut émaner que du territoire, faisant de la France une République des territoires, voire une "République de fiefs". Pour M.Vanier le "principe territorial" serait aujourd'hui triplement dépassé, et même outrepassé : socialement, politiquement et économiquement, même si le "fait territorial" résiste encore à travers principes, références et représentations.

Cet essai se présente en deux temps : le premier vise à montrer l’épuisement ou le débordement du principe territorial dans la France contemporaine. Le second cherche à éclairer et justifier de nouvelles pistes susceptibles de régénérer ce principe à travers celui qui a pris le dessus : le principe réticulaire (en rapport avec les réseaux). 

Le territoire, après avoir été longtemps l’objet de rassemblement, d’unité et de conviction, est devenu le siège de trois grands désarrois. Celui du duo rural/urbain désormais illisible, occultant la question périurbaine; celui d'un territoire garant des services collectifs. Et celui des plus vulnérables qui s’accrocheraient indûment au territoire comme à une bouée de sauvetage dans l'égalisation des territoires par le bas de leurs désertifications multiples.

Le grand épuisement de la politique dans les territoires y revêt trois figures. 1 - la quête de la bonne taille ; 2 - la simplification et 3 – la compensation - avec, en condensé, une érosion démocratique caractérisée par  l’abstention – oubliant au passage le vote d’extrême droite, les votes nuls et blancs ou le déficit démocratique des intercommunalités - et 3 - l’obsolescence accélérée des promesses de la démocratie participative.

Au-delà de ce désarroi territorial multiforme, le but de cet essai est surtout de montrer la puissance des réseaux qui travaillent la société française, et le potentiel de transformation sociale qui serait le leur. Ce qui justifierait une telle approche "réticulaire" (à travers les réseaux), c’est qu’on serait passé "d’un capitalisme d’infrastructure de réseau à un capitalisme de services en réseau. Les perspectives de ville durable et de ville intelligente" ne lui ayant pas échappées. D’ores et déjà, il s’est créé des oligopoles du capitalisme à la française dans les domaines de l’eau et des transports notamment, et tout semble annoncer une extension du domaine du capitalisme réticulaire, avec les nouveaux marchés du (développement) durable, et de l’aménagement numérique. Les ex-monopoles d’Etat, comme EDF, SNCF et les ex-PTT sont eux-mêmes en quête de territoires réticulés.

Les pistes proposées in fine, au nom de l'hybridation des territoires, consistent à revisiter d'abord le rôle et les formes de la démocratie locale - au-delà "des passions recuites des découpages et redécoupages" - par une politique interterritoriale des réseaux; pour une démocratie contributive de production solidaire des services et/ou des biens communs dans le cadre d'une économie mutualiste et coopérative;  par l'extension du principe électoral à l'espace des réseaux sous des modalités qui restent à préciser, et en reconsidérant "l'intercommunalité des tuyaux", un vrai problème étant que "les acteurs territoriaux, les élus, les citoyens, se privent de la richesse politique de ces enjeux et de ces choix, en les laissant assumer par des instances techniques ou économiques peu connues et plutôt confinées". Pour l'auteur, "y remettre de la politique (...) c'est y remettre de la délibération, du débat démocratique sur les grands choix, de l'engagement, des mandats, des procédures de contrôle et d'arbitrage". Dont acte.

Quant aux pistes pour une nouvelle pensée aménagiste, elles passent, selon Martin Vanier, par le management de l'espace des flux et celui des temps de l'espace. Corriger les déficits démocratiques de la "gouvernance" interterritoriale actuelle par un nouveau management de la pensée aménagiste pour demain, on peut cependant en concevoir quelques doutes.

Le tout reposant sur ces nouveaux principes : scalabilité (en rapport avec les échelles géographiques), réciprocité, interterritorialité, réticularité, hybridité, dont le vocabulaire - l'auteur le concède - reste, on le voit bien, "trop conceptuel encore". D'autant, reconnait-il, que la perspective interterritoriale décrite dans son précédent essai "n'a pas été, pour le moment, significativement investie" !

Prudent, il annonce finalement que si dans le paradigme territorial, la dynamique réticulaire peine à répondre aux urgences et désarrois du moment, il restera encore la promesse des lieux, autre "parent pauvre d'une pensée politique de l'espace". Car si "le pouvoir des territoires tient l'espace, la puissance des réseaux la traverse, mais quid des lieux où l'un et l'autre se cristallisent ?" Alors, rendez-vous peut-être dans quelques années, pour un troisième essai qui pourra alors s'intituler : "demain le pouvoir des lieux". Mais ne sera-ce pas alors trop tard, vue l'urgence ?

Martin Vanier est géographe, professeur à l’université de Grenoble et consultant auprès des collectivités locales au sein de la coopérative Acadie. Il a publié une dizaine d’ouvrages, dont Le pouvoir des territoires. Essai sur l’interterritorialité (Economica-Anthropos, 2e édition 2010).



Pour une lecture plus poussée : http://www.jy-martin.fr/spip.php?article85

Martin Vanier, Demain les territoires, capitalisme réticulaire et espace politique, Ed. Hermann, Paris, 2015, 215 pages, 21€.



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