mardi 11 août 2015

Echanges sur Facebook à propos de 'La France périphérique' de Christophe Guilluy et du périurbain

Suite au post/statut d'un ami commun - Joël Corpard - sur Facebook à propos du livre de C.Guilluy, "La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires", lire ci-dessous mes échanges avec Olivier Ryckewaert Directeur de la PRI Design Pays de la Loire (Plate-forme Régionale d'Innovation), avec son autorisation.

Olivier Ryckewaert :   Il y a quand même quelques invariants. Que l'observatoire des inégalités rappelle :

Les pauvres vivent dans les grandes villes, pas en périphérie : 64 % des pauvres vivent dans les grandes villes. Les... INEGALITES.FR http://www.inegalites.fr/spip.php?article2038

J-Y Martin : Certes, Olivier, mais ce n'est pas un argument suffisant contre Guilluy. Oui, les inégalités sont plus fortes dans les métropoles et leur agglomération proche (banlieues). Et alors ?
Car Guilluy ne parle pas seulement des pauvres. Il traite des classes populaires, et le fait est que depuis quelques décennies, elles sont reléguées, en partie d'elles-mêmes mais pas seulement (le marché foncier et les banques y sont pour quelque chose aussi) en quête d'un rêve de pavillon au vert et au calme, dans le périurbain.
Sa "France périphérique" est plus complexe et composite qu'on veut bien le lui reprocher, il parle bien plutôt de la "France des fragilités sociales". Pourquoi tant de critiques à son égard de la part de ceux qui n'ont pas su voir ce problème ? Ou ne veulent peut-être pas le voir, obnubilés qu'ils sont par les thèses de Terra Nova (think tank du PS) : le peuple ouvrier c'est fini - abandonnons-le à l'abstention et au vote FN, car tant que le FN est fort, le PS reste imbattable face à la droite - et vive les classes moyennes des bobos métropolitains branchés !

Olivier Ryckewaert : Guilluy oppose les classes populaires de la France périurbaine à celles qui existent dans les villes à travers son : la-ville-c'est-rien-que-des-bobos-mondialisés. Ce qui n'est pas vrai (voir Louis Maurin et l'observatoire des inégalités), et c'est une erreur lourde que de ne pas voir la convergence des intérêts de ces deux populations.
Certes la ruralité forcée est une grosse connerie dont on a pas fini de payer les conséquences (en fait ça commence juste). La coexistence avec les ruraux canal historique est souvent une catastrophe, les gosses s'emmerdent, le déplacement pendulaire une gabegie en fric et en énergie, etc.
Mais comme vous le notez, c'est aussi un choix délibéré pour une partie des classes populaires (http://www.metropolitiques.eu/Pourquoi-s-installer-en...) , je suis donc plus nuancé sur les intentions des uns et des autres (sauf peut être les industriels qui se sont installés loin des centres urbains, des structures d'éducation populaires et des syndicats histoire d'avoir la paix. Aujourd'hui on ne peut que constater la situation, essayer d'y remédier en développant des nouvelles solidarités, mais aussi en redensifiant les villes aussi pour installer les nouveaux habitants plus près des services publics, etc.
Pour revenir sur ce bouquin, je préfère l'approche de Laurent Bouvet qui développe dans le sens du peuple puis l’insécurité culturelle une approche plus globale à mon sens. Mais je ne remets pas en cause les constats de Giulluy, d'autres les avaient fait avant d'ailleurs. Levy, Le Bras, les gens de Métropolitiques, ou Yves Michaud dans son Précis de recomposition politique qui date pas d'hier !

Référence : "Pourquoi s'installer en périurbain" Metropolitiques http://www.metropolitiques.eu/Pourquoi-s-installer-en-periurbain.html

J-Y Martin : Je vis, et j'ai travaillé et milité, dans le périurbain du nord-Loire nantais depuis plus de 35 ans. J'ai donc vu et observé l'espace local passer du rural au périurbain, et je constate qu'on y a encore des visions et approches (élus, aménageurs, agences d'urbanisme et bureaux d'études) peu nuancées et toujours trop dichotomiques (rural/urbain, ville/campagne, etc) : le nom même de "périurbain", d'une notion abstraite il est vrai, peine à s'y implanter, c'est dire alors de sa maîtrise et de sa compréhension !
La production de l'espace périurbain n'est pas que le résultat des envies et des pratiques des "relégués" populaires, catégories CSP ouvriers et employés surreprésentées. Elles ne sont pas les seules responsables de "l'étalement urbain" vilipendé.
Cette fabrique du périurbain (via SCoT , PLU, PLH, PADD et règlements d'urbanisme) est aussi le résultat de l'hégémonie des valeurs d'échanges (marché foncier et banques) sur les valeurs d'usages du quotidien.
Mais, en pratique, le périurbain tant stigmatisé est cependant devenu le cadre d'une vraie vie, ni paradis vert (la confusion y est fréquente entre "nature" et verdure), ni enfer des lotissements (le "cauchemar pavillonnaire"). L'urbain dense et le rural diffus y sont imbriqués, les générations aussi (natifs et "horsains"); des sociabilités y existent difficilement mais réellement.
A mon avis, Laurent Bouvet amplifie, au lieu de corriger le reproche que l'on fait - mais à tort - à Guilluy. A savoir réduire le problème de la "France périphérique" à son seul "désarroi ou malaise culturel/identitaire). La question est, à mon avis, autrement plus complexe.
Quant à Jacques Lévy, son "gradient d'urbanité" d'abord, puis son "vote barbecue" (FN) ensuite, n'ont guère fait progresser les choses, jusqu'à ce qu'il publie "Réinventer la France" où il se montre plus nuancé, prospectif et constructif. Bernard Maris dit aussi quelques choses fortes dans son "Et si on aimait la France" posthume.
Alors nouvelles solidarités classes moyennes + classes populaires ? Bien sûr, mais cela demandera alors beaucoup de clarifications et de travail. Pour contrer ceux qui ont fait une croix (Terra nova et PS) sur cette stratégie sociale et démocratique, à la fois urbaine et périurbaine, à ambition majoritaire.

Olivier Ryckewaert :  Jacques Levy est un provocateur, il tuerait père et mère pour un bon mot (genre http://www.lexpress.fr/.../jacques-levy-nos-communes-sont...) mais c'est souvent intéressant quand même, une fois passé le cap.
Références : "Nos communes sont des fossiles" l'Express. http://www.lexpress.fr/actualite/politique/jacques-levy-nos-communes-sont-des-fossiles_1272957.html
Débat intéressant, autrement, bien au delà de la moyenne de ce qu'on lit sur ce réseau social.

J-Y Martin : Comme souvent, Jacques Lévy mérite mieux que ce traitement - auquel il se prête pourtant - dans la grande presse. Mais, ainsi vont les choses.
Cet échange, courtois et argumenté, fut un plaisir.

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