lundi 8 juin 2015

" Et si on aimait la France " de Bernard Maris

Dans ce livre posthume, Et si on aimait la France - sans point d’interrogation, ni d’exclamation, il y tenait – Bernard Maris, économiste chroniqueur à Charlie Hebdo, sous le pseudo d'Oncle Bernard, assassiné le 7 janvier 2015 avec ses amis de la rédaction, lance cette affirmation sereine, contre tous les déclinismes, tous les catastrophismes : « La raison de ce livre : depuis peu, le french bashing me ravit, m’exalte ; je me sens bien. Je relève la tête et je souris ». Une sérénité qui incite au respect et à l’attention.

Au-delà des polémiques stériles

Elle prend la forme d’une déclaration d’amour à la France : « Il n’y a pas plus bête et plus intelligent que cette nation – qui le sait, et dont le sport favori est d’étaler sa bêtise en se dénigrant ». Dans un  rapport ambigu à son histoire : « Nous baignons dans l’Histoire de France, l’histoire mythifiée de Lavisse et Seignobos". 
Ce livre se lit avec passion et facilité. Bernard Maris n'est pas un économiste chiant, ni même "atterré". Il ne nous assomme pas avec chiffres et tableaux, et des commentaires redondants. Il flirte ici gaiement avec la démographie, l’anthropologie, la sociologie et la géographie.
Ses références contemporaines sont aussi les nôtres : Michel Houellebeck (Houellebeck économiste, B.Maris, 2014), Philippe Ariès, Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Jacques Lévy et Christophe Guilluy. Sans se soucier plus que ça de savoir s’ils sont de gauche ou de droite. Ni pour certains de les "réfuter" à la va vite et à côté de la plaque, comme c’est trop souvent le cas dans des polémiques stériles répétées visant certains d’entre-eux (Guilluy, Todd).
Des démographes classiques (Chaunu, Sauvy, Ariès), il retient que le choix du plaisir contre la procréation sans frein (le "Coitus interruptus", ) a conduit, avec la transition démographique, à "un modèle d’équilibre", associant respect de la population féminine et de l’enfant. « Ariès nous enseigne que, dans un pays ultra catholique, ultra-pratiquant, les hommes et le femmes ont décidé de passer outre à l’enseignement de l’Eglise et de valoriser le plaisir ».

Le temps long de l’anthropologie

De leur côté, les démographes et anthropologues contemporains (Le Bras et Todd) nous enseignent que « malgré le saccage urbain et périurbain, malgré l’immigration, ne disons pas l’ordre éternel des champs, mais l’éternité anthropologique de la France se perpétue ». Car,  à les suivre, il existe « une vie humaine et sociale des profondeurs, indépendante de l’actualité économique et politique mise en scène par les médias », qui échappe « à la perception de monde rétrécie  qui sert d’évangile à l’instruction des élites » ( Le Bras et Todd, Le mystère français, 2013). Même si l’économisme tente sans cesse de reprendre le dessus à travers la mondialisation, en tirant les élites (mondialisées) et en rabaissant les autres (territorialisés).

Avec les géographes, il faut dire définitivement adieu à Vidal de La Blache, père fondateur de la géographie régionaliste classique, et mettre ainsi un terme à « la fable de la France rurale ».  Ce n’est pas parce qu’on « ne pourra jamais empêcher les Français de se prendre pour des paysans ou des guerriers – il faut faire avec », que pour autant il faudrait oublier que « le vieil équilibre de l’ordre éternel des champs, qui est tellement important parce qu’il signifie l’éternité d’un pays, ne reviendra plus ». Donc, « Adieu, Vidal de La Blache. Adieu paysan français. Peut-être reviendras-tu avec une agriculture bio ? Aidé par les "néo-ruraux" qui auront envie de mettre la main à la pâte ? En attendant, adieu. Depuis 1980, la France est totalement urbanisée, de façon plus ou moins dense ». Mais, « ce n’est pas la ville à la campagne qui a détruit la salubre morale de nos ancêtres, c’est la campagne à la ville qui a fait pénétrer jusque chez les bobos, et sans doute les banlieusards, la douceur de nos paysages et la couleur des moissons ».

Les nouveaux territoires de la géographie sociale

Et c’est là qu’on retrouve le périurbain, avec les géographes J.Lévy et C.Guilluy. Bernard Maris le définit quant à lui ainsi, - de façon trop unilatérale toutefois - : « le périurbain, cette zone indéfinissable  entre la campagne et la banlieue, que rien sinon l’ennui et la laideur ne semble définir ». Il y a de l’urbain, certes, « mais surtout du périurbain, de l’hypo-urbain, de l’infra-urbain [sous-catégories proposées par Jacques Lévy] aux confins de "territoires" eux-mêmes mités par des zones pavillonnaires errant entre les friches industrielles. C’est là, géographes et démographes sont d’accord, que se trouve le vote protestataire ». 
Jacques Lévy met en évidence que les politiques de la ville se trompent de cible depuis des décennies : « c’est là où l’espace public et les transports publics ont disparu qu’il faudrait en créer, dans le périurbain ». (J.Lévy, Réinventer la France, 2013). 
Mais, souligne Maris, « par un cynisme sans doute inconscient, les catégories supérieures, celles qui profitent de la mondialisation et de la métropolisation, ont caché la question sociale sous la question ethnique, plus vague, plus morale, plus lointaine ». De sorte que cette question sociale reste cachée sous le tapis du pavillon, « celle des inégalités, du pouvoir d’achat, de l’accès aux services publics, [elle] est reléguée dans le périurbain, au-delà des banlieues, dans ce périurbain où se trouvent désormais massivement les pauvres non immigrés, dont le vote extrême est fréquent ».
Le tableau est sans doute trop tranché : la pauvreté n’est évidemment pas que dans le périurbain, elle est partout : centres, banlieues, périphéries proches et lointaines (INSEE, Juin 2015). Mais elle est donc aussi dans le périurbain, qui est davantage le territoire d’une mixité classes moyennes et classes populaires. Et il n’en reste pas moins que l’un des mérites des travaux de Christophe Guilluy, c’est d’avoir montré que « les couches populaires sont les grandes perdantes de la lutte des places » (Fractures françaises, 2010).

Pour Bernard Maris, on ne peut nier que « la France est aujourd’hui à la recherche d’un équilibre ? Entre religions, entre villes et zones de rien, entre industrie et écologie ».

Un livre essentiel, agréable à lire, des analyses de fond dont la décence voudrait qu’elles échappent aux polémiques hors de propos sur tous ces sujets [1]

Un grand monsieur qu’on n’oubliera pas, et dont les analyses perdureront.

Bernard Maris, Et si on aimait la France, Ed. Grasset, 2015, 144 p., 15 €


[1] On peut espérer que, cette fois, on aura la simple décence de ne pas critiquer ce livre avant même de l'avoir lu, comme ce fut largement le cas du dernier livre d'Emmanuel Todd, "Qui est Charlie ?" Et on aurait aimé connaître la lecture que Bernard Maris aurait su en faire.

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