mercredi 17 septembre 2014

De quoi "le sacre de l’amateur" est-il le règne ?

L’auteur, Patrice Flichy, souligne d’emblée que « les quidams ont conquis Internet », et avec l’Internet de masse du début du XXIe siècle les amateurs occupent le devant de la scène, sans avoir pour autant de compétences précises  ni de diplômes particuliers. A première vue, les pratiques foisonnantes telles que les blogs, les vidéos sur YouTube et l’encyclopédie Wikipédia apparaissent comme une révolution de l’expertise. A travers elles, les nouveaux amateurs auraient acquis des savoirs et des savoir-faire qui leur permettraient de rivaliser avec les experts. Les plus enthousiastes saluent la revanche des amateurs, leur "intelligence collective". D’autres sont plus réservés sur une révolution qui transforme les autodidactes et les ignorants de jadis en experts patentés, et souvent auto-proclamés.
Dès l’introduction, l'auteur vise une position intermédiaire qui constitue la thèse de son ouvrage et qu’il formule ainsi : « si la figure de l’amateur devient centrale dans notre société, ce n’est pas parce qu’elle va détrôner celle de l’expert ou du professionnel ; elle annonce un mouvement d’une tout autre importance. De même que la démocratie politique donne le pouvoir à des citoyens largement ignorants de la chose publique, de même la nouvelle démocratisation s’appuie sur des individus qui, grâce à leur niveau d’éducation et aux nouveaux outils informatiques, peuvent acquérir des compétences fondamentales dans le cadre de leurs loisirs. Selon les cas, ces compétences permettent de dialoguer avec les experts, voire de les contredire en développant des contre-expertises ».  Une positon médiane, plutôt complaisante à l’égard des amateurs, dont il ne se départit pas ensuite en examinant successivement la création artistique dans « la culture amateur », l’engagement amateur dans la citoyenneté et le rôle de l’amateur dans la connaissance.
Passons vite sur la montée des amateurs dans la musique électronique et la photographie numérique, où l’auteur veut voir « une nouvelle forme d’expression culturelle », même s’il admet que le réseau Internet constitue surtout « le réseau social des fans ». Les plateformes telles que YouTube ou Dailymotion sont surtout un nouvel espace de réception créatrice : « si les vidéos ne sont destinées qu’à quelques amis, elles peuvent parfois rencontrer un vaste public. En définitive, les frontières entre production et réception s’effacent, comme entre le spectacle et la vie ». Mais la fréquentation de ces plateformes montre vite qu’on y trouve parfois l’exceptionnel, mais plus souvent le pire.
En termes de démocratie, les pratiques politiques amateurs conduiraient à une extension du domaine de la citoyenneté. La blogosphère et les forums en ligne s’inscrivent dans un espace "extime" que l’auteur définit ainsi : « Il s’agit d’un espace où l’énonciateur s’adresse à un nombre restreint de récepteurs plus ou moins connus, à travers un dispositif accessible à tous », comme avec Facebook. Certes, « le blog permet-il, plus facilement que la presse en ligne, d’utiliser des registres d’intervention qui mêlent expérience privée et expérience publique », mais il ne s’inscrit que dans "les replis d’un espace public" strictement balisé par la parole officielle et les grands médias autorisés. « Au mieux, admet l’auteur, la démocratie réticulaire et les médias citoyens sont considérés comme des compléments, mais le vrai pouvoir reste celui des élus, des experts spécialistes et des journalistes professionnels ». Respectivement, en effet : les moyens et grands élus communautaires et métropolitains, les agences et bureaux d’études (ADEME, AURAN, etc.) et les journalistes encartés de la PQR - presse quotidienne régionale - (possédant une carte de presse, à la différence des correspondants de la presse locale, pourtant soutiers de l’info locale) des rédactions centralisées dans les agglomérations, qui conservent et défendent bec et ongles leur privilège exclusif sur l’information légitime.
Dans le domaine des connaissances, s’appuyant principalement sur le cas de Wikipédia, il estime qu’elle peut se comparer aux grandes encyclopédies (Britannica, Universalis) tout en précisant qu’elle s’apparente surtout à une encyclopédie populaire qui fournit des savoirs pratiques. Il souligne que, sur Wikipédia, « tous les individus sont égaux et ne peuvent, au cours du débat, invoquer des arguments d’autorité appuyés sur le diplôme ou l’expertise ». Mais, dans sa volonté de vulgarisation des connaissances, Wikipédia fait « cohabiter des connaissances qui n’ont pas la même légitimité ». Poursuivant sa démonstration à travers les exemples de la contre-expertise scientifique, l’auto-médication, la recherche "en plein air" des sciences naturalistes, et le mouvement des logiciels libres, il conclut que dans tous ces domaines concernés par la démocratie scientifique et technique, « Internet donne ses lettres de noblesse à une démocratie technique qui reconnaît l’investissement des amateurs et la valeur de l’expertise acquise par l’expérience ».
Sous-estimant ses imperfections, il avance finalement que « la société des amateurs est une société où un grand nombre d’individus peuvent à la fois cultiver leurs passions, accroître leur connaissances et ouvrir de nouveaux champs à la démocratie. L’amateur n’est donc ni un intrus ni un succédané de l’expert ; il est l’acteur grâce auquel notre société devient plus démocratique et respectueuse de chacun ». Il semble négliger in fine ce qu’il indiquait pourtant bien chemin faisant : que le mode d’intervention de la discussion en ligne – comme le montre le moindre coup d’œil  sur les blogs, commentaires et forums - est résolument polémique (p.51), voire volontiers insultant. Et que, plus fondamentalement, « la principale difficulté rencontrée par les individus non-experts est moins leur ignorance que la difficulté à conceptualiser, à poser une question pertinente » (p.68).
Le "sacre des amateurs" qu’il présente donc de façon bien idyllique, pourrait-il tout aussi bien être considéré comme un élément indissociable et point de départ de "la démocratie des crédules" décrite depuis par Gérald Bronner. Pour revenir de l’actuelle démocratie des crédules à  celle de la connaissance, « il est temps que chaque acteur, à quelque niveau qu’il se trouve, engage la bataille d’influence sur le marché cognitif en faveur de la démocratie de la connaissance et de la pensée méthodique pour faire reculer, partout, les savants d’illusion » (G.Bronner).

Patrice Flichy, Le sacre de l’amateur, sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Ed. Seuil, La république des idées, 2010, 11,50 €.

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