mercredi 3 juillet 2013

Brésil : un nouveau cycle de luttes populaires ?


Par Atilio A. Le Bore sociologue argentin, dans Correio da cidadania du 28 juin 2013 (traduction : Jean-Yves Martin)

Les grandes protestations et manifestations au Brésil démolissent par la pratique, une prémisse cultivée à droite mais également prise en charge par différentes formations de la gauche - à commencer par le PT [Parti des Travailleurs] suivi par ses alliés. Avec la garantie du "pain et des jeux", le peuple - désorganisé, dépolitisé, déçu par dix ans de gouvernement PT - accepterait humblement que l'alliance entre les anciens et les nouveaux oligarques se poursuive sans bouleversements majeurs. La continuité et l'efficacité du programme "Bolsa Família" [bourse familiale], a assuré le pain, et la Coupe du Monde (et son prélude, la Coupe des Confédérations, puis les Jeux Olympiques) apporteraient le cirque nécessaire pour consolider la passivité politique des Brésiliens. Ce point de vue non seulement faux mais profondément réactionnaire (et presque toujours raciste), a été détruit aujourd'hui, révélant une mémoire historique un peu courte et l'autisme de la classe dominante et de ses représentants politiques, qui ont oublié que le peuple brésilien a l’habitude d’être protagoniste des grands jours de combats. Et ses périodes de quiétude et de passivité alternent avec des épisodes de mouvements brusques qui dépassent le cadre oligarchique d'un Etat superficiellement démocratique. Il suffit de rappeler les grandes manifestations populaires qui ont imposé l’élection présidentielle directe dans le milieu des années 80, ou ayant précipité la démission de Fernando Collor de Mello en 1992, et la vague croissantes des luttes populaires qui ont rendu possible la victoire de Lula en 2002.

La passivité en découlant, encouragée par un gouvernement qui a choisi de gouverner pour les riches et les puissants, a créé l’impression erronée que l'expansion de la consommation d'une large couche de l’univers populaire serait suffisant pour garantir indéfiniment le consensus social. Une mauvaise sociologie se combine avec la traitrise arrogante d'une technocratie d'État,  pour embrouiller  la mémoire, pour faire comme si les événements étaient aussi incroyables qu’un éclair en un jour de ciel bleu. La surprise a rendu muette la caste politique au discours facile et évident , qui ne pouvait pas comprendre - et encore moins contenir - le tsunami politique qui a stoppé rien moins que les fans de la Coupe des Confédérations. La lenteur de la réponse a été remarquable,  depuis celle des gouvernements fédérés, jusqu'à celle du gouvernement fédéral lui-même. 

Experts et analystes associés au gouvernement insistent maintenant pour mettre sous la loupe ces manifestations, soulignant leur nature chaotique, leur manque de leadership et l'absence d'une perspective politique de changement. Il serait préférable qu'au lieu de vanter les vertus d’un "post-néolibéralisme" de fantaisie à Brasilia, de penser que, si cela se produit, c’est lié à l'absence d’un agenda de politiques gouvernementales pour la jeunesse, de leur regard plus jeune sur les déficits de direction de PT et de ses alliés, avec un large éventail de sujets cruciaux pour le bien-être des citoyens. Penser que les protestations ont été provoquées par l'augmentation de 20 cents des tarifs des transports en commun à São Paulo est la même erreur que celle, en termes relatifs, de dire que la Révolution française a eu lieu parce que, comme vous le savez, certaines boulangeries du quartier de la Bastille avaient augmenté de quelques centimes le prix du pain. Ces propagandistes confondent l'élément déclencheur qui a entraîné la révolte populaire avec les causes qui l’ont provoqué, et qui sont liées à l'énorme dette sociale de la démocratie brésilienne, à peine atténuée au cours des dernières années du gouvernement Lula. Le déclencheur, l'augmentation du prix du billet d’autobus pour les zones urbaines, selon certains calculs, et le coût journalier de transport pour un travailleur gagnant seulement le salaire minimum à São Paulo, représentait un peu plus d’un quart de son revenu.

Mais cela ne pouvait déclencher la vague de protestations que parce qu’il a été combiné avec l'état déplorable des services de santé publique, le biais de l'accès classiste et raciste à l'éducation, la corruption du gouvernement (un indicateur: la présidente Dilma Rousseff a retiré plusieurs ministres pour cette raison ), l'indigne penchant répressif d'un État qui est dénoncé comme de l'arrogance démocratique et technocratique de la part du gouvernement, à tous les niveaux, face aux revendications populaires qui sont systématiquement négligées; cas de la réforme de l'aide sociale, de la réforme agraire paralysée, ou des plaintes des peuples autochtones avant la construction de grands barrages en Amazonie. Avec ces questions en suspens, parler de "post-néolibéralisme", révèle, dans la plupart des cas, la paresse de l'esprit critique, et pire, une soumission déplorable et inconditionnelle au discours officiel.
La combinaison explosive indiquée ci-dessus s’ajoute au fossé grandissant qui sépare la communauté des citoyens et la "particratie" gouvernante, liée sans cesse à toutes sortes d'alliances sans scrupule et de transformismes qui trahissent la volonté de l'électorat par des renoncements sacrifiant les identités idéologiques et partisanes. Ce n'est pas par hasard si toutes les manifestations ont exprimé leur indignation face aux partis politiques. Un indicateur du coût de cette phénoménale "particratie" - qui consomme des ressources provenant de fonds publics qui pourraient être consacrés à l'investissement social - est donné par ce qu'on appelle au Brésil le Fundo Partidário [Fonds partidaire], qui finance l'entretien d'une machine purement électorale qui n'a pas rien à voir avec ce "prince collectif", synthétisant la volonté nationale, dont parle Antonio Gramsci. Un seul fait est suffisant : si la population exige des budgets plus importants pour améliorer les services de base qui déterminent la qualité de la démocratie, ce fonds en est arrivé à distribuer de 729.000 Reais en 1994 à 350.000.000 Reais en 2012, et est sur le point d' être renforcés au cours de cette année. Ce chiffre énorme parle avec éloquence de l'écart qui sépare les représentants des représentés: ni les salaires réels, ni l'investissement social dans la santé, l'éducation, le logement et le transport ont eu cette progression prodigieuse, obtenue par une classe politique complètement éloignée de son peuple qui lui ne vit pas de la politique, mais vit elle, et très bien, de la politique au détriment de son propre peuple.

Est-ce tout ? Non, il y a autre chose qui a provoqué la colère des citoyens. Le coût exorbitant que Brasilia a engagé en raison de l’absurde "politique de prestige", qui vise à faire du Brésil un "joueur global" dans la politique internationale. La Coupe du Monde de la FIFA et les Jeux Olympiques exigent d'énormes dépenses qui auraient pu être utilisées de façon plus judicieuse pour résoudre les problèmes qui affectent les masses. Il serait bon de se rappeler que le Mexique n'a pas seulement organisé une, mais deux Coupes du monde, en 1970 et 1986, et les Jeux olympiques en 1968. Aucun de ces faits n’a converti le Mexique en un acteur global de la politique mondiale. En fait, ils ont surtout servi à cacher les vrais problèmes, qui ont éclaté dans les difficiles années 90 et ont duré dans le pays jusqu'à nos jours. Selon la loi adoptée par le Congrès brésilien, la Coupe du Monde dispose d'un budget initial de 13,6 milliards de dollars, ce qui va sûrement augmenter à mesure que nous nous approchons de l'ouverture de l'événement, et il est déjà estimé que les Jeux Olympiques auront besoin d'encore plus. Il convient de mentionner ici une phrase d'Adam Smith quand il a dit que "celui qui est irresponsable et stupide dans la gestion des finances de la famille ne peut pas être responsable et une gestion raisonnable des finances du royaume." Qui dans sa propre maison n'a pas un revenu suffisant pour assurer la santé, l'éducation et le logement convenables pour sa famille ne peut pas être loué quand il dépense ce qu’il n’a pas dans une fête coûteuse.

La dimension de cette absurdité est représentée graphiquement, comme l’observe avec finesse le sociologue et économiste brésilien Carlos Eduardo Martins, lorsque l'on compare le coût du programme "Bolsa Familia", 20 milliards de dollars par an, avec ceux qui dévorent les intérêts sur la dette publique: 240 milliards de Reais par an. Cela signifie que dans un an, les requins de la finance au Brésil et à l'étranger, les enfants gâtés du gouvernement, reçoivent en rémunération de leurs prêts frauduleux douze des plans équivalents à la "Bolsa Familia". Selon une étude réalisée par l’ONG "Audit citoyen de la dette", en 2012, les intérêts débiteurs et l'amortissement de la dette consommés représentent 47,19% du budget national, en revanche, n’ont été consacrés à la santé publique que 3,98%, à l'éducation 3 18%, et au transport 1,21%. Il ne s'agit pas de diminuer l'importance de la "Bolsa Familia", mais de mettre en évidence la gravité choquante de l’hémorragie causée à la racine par une dette publique illégitime, ce qui signifie que les banquiers et les spéculateurs financiers sont les principaux bénéficiaires de la démocratie brésilienne, ou plus précisément, de la ploutocratie régnante au Brésil.

Ainsi, Martins a raison quand il observe que l'ampleur de la crise requiert plus que des réunions du cabinet et des conversations avec certains dirigeants de mouvements sociaux organisés. Il propose, à la place, un référendum sur la réforme constitutionnelle visant à réduire les pouvoirs de la "particratie" et renforcer vraiment la citoyenneté, ou à abroger la loi d'auto-amnistie de la dictature, ou de procéder à un audit complet sur la scandaleuse genèse la dette publique obscure (comme l'a fait Rafael Correa en Équateur).

Il ajoute également qu'il ne suffit pas de dire que 100% des redevances découlant de l'exploitation des énormes champs pétroliers situés sous le sel du seront consacrés, comme Dilma Rousseff l’a déclaré, à l'éducation, dans la mesure où elle ne dit pas quelle sera la proportion que l'Etat va ramasser sur les entreprises pétrolières. Au Venezuela et en Equateur, l'Etat conserve des redevances comprises entre 80% et 85% de ce qui se produit à la tête de puits. Et au Brésil, qui fixera ce pourcentage? Le marché? Pourquoi ne pas l’établir à travers une consultation démocratique?
Comme il peut être déduit de ci-dessus, il est impossible de réduire la cause de la manifestation populaire au Brésil à une éclosion juvénile. Il est prématuré de prédire l'avenir de ces manifestations, mais une chose est certaine: le  « qu’il s’en aille tous » d’Argentine en 2001-2002, n'a pas réussi à s'imposer comme une puissance alternative, mais au moins a montré les limites qu'aucun gouvernement ne pouvait surmonter, au risque d'être renversé par une nouvelle révolte populaire.. Par ailleurs, les grandes manifestations en Bolivie et en Equateur ont montré leurs faiblesses et leur ignorance, comme celles du Brésil aujourd'hui, n’empêchent pas le renversement des gouvernants au seul bénéfice des riches . Les masses qui sont descendues dans les rues dans une centaine de villes du Brésil ne savent sans doute pas où elles vont, mais dans leur marche peuvent se retrouver avec un gouvernement qui a clairement choisi de se mettre au service du capital.

Brasilia devrait se pencher sur ce qui s'est passé dans les pays voisins et de prendre note de cette leçon, qui annonce une augmentation des niveaux d’ingouvernabilité si elle persiste dans son alliance avec la droite, avec les monopoles, l'agroalimentaire, le capital financier et les spéculateurs qui saignent à blanc le budget public du Brésil. La seule façon de sortir de cela est pour la gauche, non son discours virtuel, mais des faits concrets , la mobilisation populaire, et l’adoption de politiques consistantes et cohérentes avec un nouveau système d'alliances. Il n’est pas exagéré de prédire qu'un nouveau cycle de luttes populaires commence dans le géant sud-américain. Si c'est le cas, le plus probable serait une réorientation de la politique brésilienne, ce qui serait une très bonne nouvelle pour la cause de l'émancipation du Brésil et de toute notre Amérique.

Atilio A. Le Bore, sociologue argentin, dans Correio da cidadania.

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