lundi 18 mars 2013

Les périurbains, au péril de la métropolisation

La revue ESPRIT publie, dans son récent un important dossier intitulé « Tous périurbains », une autre manière de dire : « Tous urbains », selon Olivier Mongin, son directeur. 

Pour la rédaction de la revue, « l’approche politique de la question périurbaine est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. D’une part, elle ne permet pas de prendre la mesure de la variété des périurbains (il saute aux yeux qu’il y a un périurbain choisi et un périurbain subi), ni de saisir ce qui sous-tend des modes de vie indissociables du devenir de la ville centre elle-même (…).  D’autre part, elle risque de passer à côté de ce que nous enseigne le périurbain : une diversification des pratiques des habitants et une mobilité qui n’est pas prise en compte par notre organisation territoriale et manque alors ce qu’on appelle la métropolisation ».
C’est dans la perspective du renouvellement de la réflexion sur l’urbain que ce dossier a été conçu. 

Le périurbain, terreau du populisme ?

Il commence par un entretien avec Laurent Davezies et Christophe Guilluy, portant sur les raisons du ressentiment de la France périphérique et marginalisée.

Résumé (p.23-33) : Les dernières élections présidentielles ont fait émerger l’importance du vote FN dans les espaces « périurbains ». L’angle territorial permet-il à lui seul de comprendre ce vote, et ne faut-il pas l’associer aux questions économiques et sociales, voire sortir du « périurbain » pour parler, plus globalement, d’« espaces périphériques » (non métropolitains)

Pour le géographe Christophe Guilluy, parler de périurbain semble réducteur : il préfère le terme de « France périphérique »,  un continuum socioculturel entre les marges périurbaines, les villes moyennes, les petites villes et les espaces ruraux, ensemble territorial beaucoup plus vaste que le périurbain, où l’on retrouve les classes populaires. Pour lui, « cette France périphérique (où vit environ 60% de la population est le théâtre d’une recomposition des classes populaires ».
Il s’interroge : "l’angle territorial est-il le bon pour comprendre ces phénomènes de déclassement, de relégation, d’abandon du politique ?"
Il souligne cette nouveauté des élections de 2012 que non seulement il y a eu une proportion élevée d’ouvriers votant FN, ce qui n’est pas nouveau, mais qu’il y a eu également augmentation sur ce vote des employés, des femmes, des salariés du secteur tertiaire et de la fonction publique, les nouvelles classes populaires, celles qu’on appelait hier les « classes moyennes ».

Pour Laurent Davezies, « nous sommes, sans aucun doute, dans une situation inédite, dans laquelle les riches n’ont désormais plus besoin des modestes. Dans la lutte des classes, en effet, c’est la confrontation entre les deux qui fait progresser la société ; or, actuellement, il n’y a plus de confrontation, mais une mise à distance spatiale. Les conséquences sur le plan politique sont évidentes ; alors que l’on est dans une logique de lutte des classes, il y a un rapport de force, et l’on a quelque chose à gagner, quand on sort de ce rapport de force, il n’y a plus rien, sinon la mise à distance, dont le vote FN – et, encore plus l’abstention – est le signe ».

Les métropoles entre cartographie et  "gouvernance"

Quelle politique territoriale suivre, quand l’objectif de redistribution "égalitaire" se traduit par une injustice de ces effets ? Pour L. Davezies « la question qu’il faut se poser est la suivante ; fait-on une politique pour les territoires ou pour les gens ? Le territoire, dès lors, doit être envisagé en ce qu’il est un frein ou un accélérateur de l’égalité sociale ? ».
Pour C. Guilluy il s’agit rien moins que de repenser l’ État - providence et la géographie des territoires prioritaires. Or, « le succès des métropoles crée, en retour, un phénomène de relégation sociale, culturelle et spatiale de certaines populations (…) La disparition des départements, par exemple, qui accompagne la métropolisation est très problématique pour les populations de la France périphérique, dans la mesure  où elles se trouveraient alors encore plus enfoncées dans leur vide. Dans le même temps, les territoires métropolitains, pourtant très inégalitaires, renforcent leur poids économique, et demain politique ».
Pour Laurent Davezies, « si les métropoles sont importantes, leurs hinterlands le sont également. C’est le lien entre les deux qui garantit le succès d’une métropole, un tandem réussi et interactif entre la ville et son environnement". Ce serait le cas, selon lui, à Rennes et à Nantes, ce qui reste à démontrer, dans une publication à paraître à la Documentation française.

Jean RIVIERE : Sous les cartes, les habitants : la diversité du vote des périurbains en 2012
Résumé (p.34-44) : La lecture « spatiale » du vote en faveur du Front national a eu tendance à assimiler périurbain et populisme, et a  fait le bonheur des médias. Or, une telle approche tend à stigmatiser des populations en raison de leur mode de vie, au risque de faire équivaloir choix résidentiels et choix électoraux, en disqualifiant ainsi un outil – la carte – qui peut pourtant apporter beaucoup – mais pas tout – à l’analyse politique.



Selon Jean Rivière, géographe à l’IGARUN de Nantes, l’essai de Ch. Guilluy dénonce à raison la stigmatisation dont sont l’objet les périurbains, mais sa thèse « mérite d’être discutée d’une double point de vue théorique et méthodologique. D’une part, « elle mobilise des concepts non définis comme celui de l’ « l’insécurité sociale et culturelle », qui caractériserait les classes populaires dans un contexte de mondialisation » ; d’autre part, « elle est faiblement étayée empiriquement, l’auteur renvoyant simplement à d’autres travaux sur le séparatisme des classes moyennes et ne proposant ni analyse statistiques et cartographiques ».

Lui même souligne l’actualité de la préface qu’Henri Lefebvre avait livrée de l’ouvrage l’Habitat pavillonnaire dans les années 1960, « où il déconstruit de manière salutaire les associations hâtives entre le choix d’un mode d’habitat et les idéologies des habitants ».

Il propose, en conséquence, de dépasser l’association entre l’espace (périurbain), les groupes sociaux (populaires) et le vote (FN).
Partant du constat que « les cartes parlent mieux que de longs discours », il souligne cependant ainsi la difficulté de leur analyse et de leur interprétation : « à vouloir chercher à tout prix le "sens des cartes" sans s’appuyer sur d’autres matériaux empiriques (questionnaires contextualisés, observations et entretiens d’enquêtes ethnographiques), les géographes risquent de se voir de nouveau taxés de « démiurges de l’introspection cartographique ». Et il serait dommage que la prise en compte croissante de la dimension spatiale des votes par les politistes soit aujourd’hui mise en cause par la fétichisation de la carte et la volonté de faire du lieu de résidence un prédicteur des votes autonomes ». 

Vincent  FELTESSE : Gouverner les territoires à l'ère métropolitaine (entretien)
Résumé : L’organisation territoriale française, souvent moquée pour sa complexité, permet néanmoins d’articuler différents échelons du territoire. Le nouvel acte de la décentralisation, nécessaire, doit modifier la répartition des compétences, introduire plus de démocratie dans le gouvernement des métropoles, mais aussi laisser une marge d’expérimentation locale aux différents territoires.


Ses tribulations de cadre territorial et d’élu l’ont « plutôt conforté petit à petit dans ce qui n’était au départ qu’une intuition et est devenu une véritable conviction  « girondine » : dans un contexte global d’affaiblissement de l’État (qui a des causes multiples allant de la globalisation, structurelle, de l’économie à la dégradation, conjoncturelle, de nos finances publiques), le rebond peut venir des territoires, qui doivent aujourd’hui jouer un rôle moteur. Ils tirent de leur proximité avec les citoyens et de leur connaissance du terrain une capacité d’impulser du mouvement que l’ État a perdu » (p.107).

Revue ESPRIT, dossier Tous périurbains, N°393, Mars-avril 2013, 20 €

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