vendredi 15 mars 2013

La gauche, stade suprême du capitalisme ?



Telle est la question, portée par le bandeau éditeur, qui accompagne la parution du nouveau livre du philosophe Jean-Claude Michéa, intitulé "Les mystères de la gauche", sous titré : "de l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu". L'auteur y décrypte les origines et les raisons de la conversion de la gauche à l'économie de marché au détriment des causes sociales et des couches populaires. Il démontre que la gauche, résignée au capitalisme, favorise désormais un humanisme tiède associé à une ouverture d'esprit intellectuelle et sociétale plutôt qu’à la lutte des classes.
L'auteur résume ainsi son projet (p. 15 et 16 et quatrième de couverture) : "Que peut bien signifier aujourd'hui le vieux clivage droite-gauche tel qu'il fonctionne depuis l'affaire Dreyfus ? Il me semble que c'est avant tout le refus de remettre cette question en chantier - et de tirer ainsi les leçons de l'histoire de notre temps - qui explique en grande partie l'impasse dramatique dans laquelle se trouvent à présent tous ceux qui se reconnaissent encore dans le projet d'une société à la fois libre, égalitaire et conviviale. Dans la mesure, en effet, où la possibilité de rassembler le peuple autour d'un programme de sortie progressive du capitalisme dépend, par définition, de l'existence préalable d'un nouveau langage commun - susceptible, à ce titre, d'être compris et accepté par tous les "gens ordinaires" -, cette question revêt forcément une importance décisive. Je vais donc essayer d'expliquer pour quelles raisons j'en suis venu à estimer que le nom de gauche - autrefois si glorieux - ne me paraît plus vraiment en mesure, aujourd'hui, de jouer ce rôle fédérateur ni, par conséquent, de traduire efficacement l'indignation et la colère grandissantes des classes populaires devant le nouveau monde crépusculaire que les élites libérales ont décidé de mettre en place".
Une lecture exigeante pour une démonstration à la fois sophistiquée et nuancée, où on court cependant le risque de s'égarer dans un dédale de longues phrases aux innombrables incises, suivies de "scolies" ("conçues comme autant de petits chapitres indépendants qu'il est donc préférables (et surtout moins fastidieux) de lire après le texte principal et dans l'ordre où elles se présentent" [p.59 à 132], conseille l'auteur qui admet la difficulté) et autres notes.
L’entretien du philosophe à L’Humanité des Débats du vendredi 15 mars constitue, à cet égard, un préalable secourable et un guide utile à cette lecture. Laurent Etre - excellent journaliste, toujours à l’affût des nouveautés éditoriales philosophiques - y résume ainsi le propos de l’auteur : « sa réflexion prend son origine dans une réponse respectueuse à un courrier de Florian Gulli, lui-même philosophe, membre du Parti communiste français et contributeur à l’Humanité qui l’interpellait sur son refus de conserver le nom de gauche comme le nom du nécessaire rassemblement populaire. Certes, pour lui, la référence au clivage droite-gauche a perdu de sa pertinence. Mais, attention, ce n’est pas là un jugement abstrait, encore moins une concession au "ni gauche ni droite" de l’extrême droite ou d’un quelconque centrisme. Il n’a de sens que par rapport à un enjeu : la sortie du capitalisme, qui reste la boussole du philosophe. Celui-ci pense que la gauche telle qu’elle existe a globalement renoncé à cet objectif, ou alors, pour celle qui est encore sincère, qu’elle s’est privée des moyens de mener ce combat. Il faut alors s’entendre sur le sens des mots, le rapport au peuple et à l’histoire. C’est tout le débat ».
J-C Michéa estime donc que le nom de gauche ne paraît plus suffisamment rassembleur aujourd’hui. Trente ans de politique mitterrandiste ont massivement discrédité ce nom au yeux des classes populaires. Pour un nombre croissant de gens, et notamment dans cette "France périphérique" – selon la formule de Christophe Guilluy -  abandonnée et méprisée par les élites, il se confond désormais avec le libéralisme culturel, omniprésent dans le monde du show-bizz et des médias, qui ne représente que la face morale de l’économie de marché.
Aujourd’hui, sans les nouvelles pistes qu’ouvre sans cesse le libéralisme culturel, le marché ne pourrait pas s’emparer continuellement de toutes les activités humaines, y compris les plus intimes. Ce qui le pousse à produire des "valeurs d’échange" non seulement dépourvues de toute utilité réelle, mais de plus en plus souvent nuisibles pour la nature et l’humanité. 

C’est la raison pour laquelle, selon lui, la "décroissance" doit devenir la vérité de tout socialisme actuel, en ce qu’elle remet radicalement en question la logique d’un monde fondé, disait Marx, sur la seule nécessité de « produire pour produire » et donc de transgresser sans cesse « toutes les limites morales et naturelles ». 
Autant de pistes pour un débat cordial et exigeant, qui récuse et écarte d’emblée tout raccourci simpliste mais ne doit en aucun cas décourager l'effort réel de sa lecture.

Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche, de l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Ed. Climats, Mars 2013, 132 p. 14 € 


Lire également sur le site de Marianne Jean-Claude Michéa : "Pourquoi j’ai rompu avec la gauche".

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