jeudi 12 juillet 2012

"Au Brésil, la réforme agraire avance à reculons"

Les paysans sans terre continuent les occupations de propriétés agricoles pour se faire entendre. 

Plus de quatre millions de familles sont en attente d’un lopin de terre

Dans La Croix du 11 juillet 2012

La vallée bucolique baignée par le soleil encore brûlant de cette fin de journée ferait presque oublier le drapeau rouge planté au bord de la route. Un paysage troublé par un étendard frappé d’un dessin représentant un homme brandissant une machette. L’emblème du Mouvement des travailleurs sans terre, le MST, qui a monté au bout d’un chemin de terre le campement d’occupation « Alexandra Kollontai ».
En jeu : une propriété privée de 1 800 hectares de canne à sucre revendiquée par le plus important groupement de petits paysans du Brésil. Le propriétaire, en délicatesse avec les impôts, a offert ses terres comme garantie de paiement. Le MST demande à l’État le droit de les exploiter. En vain pour l’instant.

Le rêve du retour à la terre

Une situation classique autour de la ville de Ribeirão Preto, au nord de l’État de São Paulo. Plus de 2 500 personnes dispersées dans 13 campements sont actuellement en conflit avec les grands propriétaires terriens d’une région considérée comme la capitale de l’agro-industrie au Brésil. C’est le cas du campement « Alexandra Kollontai », situé à Serrana, à une trentaine de kilomètres de Ribeirão Preto. Il y a quatre ans, 135 familles sont venues ici, attirées par le rêve du retour à la terre. Depuis, la police les a expulsées à sept reprises.
Ilson de Oliveira fait partie des premiers arrivants. Lorsque la police militaire débarque, il repasse de l’autre côté de la route de terre qui délimite la fazenda, et attend la prochaine invasion sur l’autre versant de la colline. Un mirador a été installé en haut du campement, « pour éviter que des gros bras payés par le propriétaire viennent nous expulser en pleine nuit » , affirme Ilson.
Les baraques du campement construites avec des panneaux de bois récupérés dans les décharges sont recouvertes sur le toit de bâches en plastique. Pas d’électricité, pas d’eau hormis celle d’un puits artésien. Manoel de Espirito Santo, le prêtre catholique de la ville qui donne la messe ici tous les jours, se pose en médiateur lorsque les forces de l’ordre sont dépêchées sur place. « J’utilise beaucoup le message biblique des fils d’Abraham et de la terre promise, explique-t-il. Occuper une propriété n’a rien d’illégal pour ceux qui veulent sortir de la misère et de l’errance. »

Sédentariser les paysans sur les terres conquises

À une vingtaine de kilomètres du campement, 300 familles sont arrivées en 1998 pour occuper une plantation illégale d’eucalyptus. Après une longue bataille juridique, ils ont obtenu de l’Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (INCRA) le droit de rester.
Grâce à l’apport financier de l’État, des maisons en dur ont vu le jour et chaque famille a reçu 1,5 hectare de terre. Les problèmes existent, notamment l’accès à l’eau courante ou la scolarisation des enfants, mais cette formule de redistribution des terres fonctionne.
Nommée « assentamento » , elle vise à sédentariser des paysans sans terre sur des terres conquises. Mais elle est encore trop rare et se fait à doses homéopathiques. « Il n’existe pas de politique nationale de réforme agraire et l’État ne veut pas entrer en conflit direct avec le secteur de l’agro-industrie pour lequel il a pris fait et cause depuis des années » , affirme Alexandra Silva, membre du MST.
De fait, la politique d’assentamento est quasiment à l’arrêt : à peine 22 000 familles ont gagné un lopin de terre en 2011. Deux fois moins que l’objectif fixé par le gouvernement qui doit aussi faire face à l’envolée du prix de la terre, multiplié par dix entre 2000 et 2011. Une situation bloquée alors qu’au Brésil 43 % des terres soit 150 millions d’hectares appartiennent à 1 % de grands propriétaires.

Steve CARPENTIER, à RIBEIRAO PRETO

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