samedi 9 juin 2012

L’aliénation contemporaine de "la privation de monde"

À la source de ce livre il y a la conviction de son auteur, Franck Fischbach, que certaines des évolutions les plus négatives des sociétés contemporaines confèrent une actualité nouvelle au concept d'aliénation conçue comme une "privation de monde" (…et non comme privatisation du monde !). Assez paradoxalement nos sociétés mondialisées sont pour lui celles où s'impose pourtant l'expérience d'une privation de monde sans précédent.
Son hypothèse initiale est que « les mécanismes aujourd’hui les plus directement et efficacement aliénants, loin de mettre en danger la subjectivité des sujets, sont au contraire les mécanismes qui la renforcent et la développent dans des proportions inattendues, exceptionnelles et inédites ». Aussi, « notre problème aujourd’hui n’est pas que le sujet soit nié, mais qu’au contraire il soit amené à devoir s’affirmer dans des proportions extravagantes », jusqu’à « l’overdose que peut provoquer l’étalage permanent dans les médias d’une subjectivité larmoyante et définitivement centrée sur elle-même, sur son "vécu", sur ses grandes "émotions" comme sur ses petites "envies" ».
Plusieurs dimensions de cette privation sont dès lors analysées, notamment la production d’un sujet hors du monde, l'expérience temporelle d'un présent éternel, l'épuisement de l'historicité et l'accélération frénétique des maintenant successifs. « La privation de monde, c’est d’abord la production d’un sujet hors du monde [avec] pour conséquence de faire du monde une réalité objective essentiellement étendue dans l’espace, subsistant comme telle dans un monde ramené et réduit au présent, ou consistant en une succession de maintenant – ce qui revient au même. Mais cet immobilisme (tout est au présent, étalé dans l’espace) s’équilibre apparemment d’une accélération constante des vitesses ».
L’auteur souhaite d’ailleurs montrer, dit-il, que « non seulement Marx s’est intéressé à de telles transformations directement liées à l’apparition de la société capitaliste mais qu’il a donné à son analyse du rapport que le capital et le travail entretiennent avec le temps une ampleur philosophique qui reste aujourd’hui encore insoupçonnée ».  Cet intérêt  de Marx pour la dynamique spatiale du capital est tel qu’il lui paraît ainsi « difficile de soutenir qu’il y aurait chez Marx une sous-estimation de l’espace accompagnée d’une surestimation du temps, voire d’un primat du temps sur l’espace ». C’est pourtant ce qu’affirme, entre autres, le géographe David Harvey dans sa "Géographie de la domination" (2008), en prétendant que Marx aurait rejeté les variations géographiques comme des "complications superflues". Franck Fischbach fait méticuleusement la démonstration argumentée qu’il n’en est rien.
Quant au lieu où se joue originairement la privation de monde, il soutient finalement la thèse qu'il s'agit du travail dans la forme salariale qui est la sienne sous le capital et dont le caractère mutilant n'a cessé d'être amplifié par les plus récentes évolutions. De tous temps capitalistes, « la domination de la machine sur la force de travail est l’expression visible de la domination de l’espace sur le temps, et, au sein même du temps, de la domination du présent sur l’avenir ». Il en découle « une dimension normative et même coercitive du présent : sous le règne du capital et de la valeur, les producteurs sont forcés et contraints d’être au présent ou "d’être de leur temps" ».
Pour l’auteur, « les caractéristiques prises aujourd’hui sous nos yeux par le capitalisme au stade actuel de sa mondialisation néolibérale semblent bien confirmer le diagnostic de Marx ; d’une part, en effet, jamais l’emprise de la spatialisation n’a été aussi forte et, avec elle, la contrainte généralisée d’un éternel présent, la totale synchronisation d’un espace planétaire dont tous les points sont immédiatement contemporains les uns des autres, jamais donc la destruction du temps par l’espace n’a été aussi prégnante ».
Plus que jamais ce serait donc, selon lui, d'une transformation du travail que dépendrait la possibilité d'un advenir historique de l'être de l'homme dans le monde. Pour commencer, « dans et par la théorie, il faut d’opposer à toutes les formes de discours et à tous les procédés qui aboutissent à produire et engendrer une invisibilisation du travail » , pour prendre  « systématiquement le contre-pied en posant fermement qu’il n’y a pas d’autre mode d’advenue de l’existence humaine dans le monde que dans et par le travail, et que c’est par le travail que les hommes temporalisent leur existence individuelle et historicisent leur existence collective ».

Franck Fischbach, La privation de monde, temps, espace et capital, Librairie Philosophique J.Vrin, 2011, 144 p., 16 €.

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