dimanche 22 avril 2012

Marx et l’invention historique


Pour Isabelle Garo, philosophe, on a encore trop tendance à voir en Marx un penseur déterministe, pour qui l’histoire se déduirait et ne serait que la réalisation d’un programme. Plus gravement encore, on lui impute un économisme, qui relierait de façon rigide des strates sociales et qui donnerait à la base économique de cet édifice le pouvoir d’en conditionner de façon unilatérale les étages supérieurs ainsi que les étapes successives. Ces caricatures de Marx traduisent « sur une méconnaissance profonde de son œuvre ainsi que sur l’évolution constante de sa pensée ».
A l’encontre de ces lieux communs, elle souligne qu’au contraire Marx place la politique et les formes collectives d’innovation et d’invention qui lui appartiennent, au coeur du processus historique. Mettant ainsi en évidence « la dimension proprement politique de son analyse, à travers sa réflexion continue sur les formes d’organisation, de transition et de médiation politiques ».
L’objectif est de montrer, « qu’il s’agisse de la notion de classe, de la notion de parti ou de la question du socialisme et du communisme, on rencontre dans son œuvre une attention toute particulière portée aux phénomènes de construction et d’invention historiques, devant parvenir à terme à l’abolition du capitalisme et instaurant entre le présent capitaliste et la perspective communiste, une chaîne d’étapes, non prescrites par avance ». Si les questionnements de Marx furent évidemment distincts des nôtres, « ils n’en demeurent pas moins d’une exceptionnelle actualité, pointant des enjeux et des difficultés dont nous sommes les héritiers directs ». 
Par exemple, comme le souligne Isabelle Garo - dans un chapitre intitulé "La Commune de Paris comme invention démocratique" - alors que « nos démocraties contemporaines organisent une abstention populaire massive, croissante, qui vide le mot de son contenu mais masque utilement un fonctionnement oligarchique », Marx - à partir des Luttes de classes en France au milieu du XIXème siècle et de l’expérience de la Commune de Paris - « loin de considérer la démocratie parlementaire comme un jeu formel, comme on lui reproche encore, souligne la crainte récurrente de la bourgeoisie à l’égard de ses propres institutions représentatives, exhibant du même coup toute la complexité politique de leur nature, à la fois délégataire et expressive, démocratiquement endormie, mais toujours susceptible d’être réveillée et dès lors transformée et transformatrice, voire élément constitutif d’une stratégie révolutionnaire ». Ainsi, comme on l’entend trop dire aujourd’hui, « ce n’est nullement le projet de la dilution du politique dans le social qui est portée par Marx, mais celui de leur ré-articulation révolutionnaire ». Certes, « l’ État moderne et ses institutions parlementaires, sont des instruments de gestion et de construction d’une représentation politique instrumentalisée par la classe dominante, déguisant une oligarchie ». Pour autant, « aussi dévoyé soit-il, le jeu électoral ne peut être déserté même s’il importe d’en dénoncer les limites et les faux-semblants ». D’où il convient de considérer que « la démocratie est à la fois le nom d’une conquête qui reste intégralement à faire et le moyen toujours déjà à portée de main d’entrer dans cette spirale positive, d’en enclencher la dynamique d’émancipation ».
Actuel, non ?

Isabelle Garo, Marx et l’invention historique, Coll. Mille Marxismes, Ed. Syllepse, 2012, 188 p., 10 €.

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