samedi 3 septembre 2011

Au Brésil, la fièvre de l'éthanol fait flamber le prix de la terre

En cinq ans, les tarifs ont doublé dans l'État de São Paulo et l'activité familiale a été sacrifiée.  

UNE ATMOSPHÈRE de fête règne dans la Fazenda de la Barra. Ce samedi, quatre cents familles du Mouvement des paysans sans terre (MST) ont dressé un banquet à l'entrée de la propriété pour célébrer la décision du gouvernement d'exproprier 1 780 hectares de terre afin de les destiner à l'agriculture familiale. Brasília sanctionne ainsi les conditions de travail imposées par l'ancien propriétaire de la Fazenda, proche de l'esclavage. « À Riberao Preto, ce n'est pas une victoire banale, insiste Daniel da Silva, coordinateur régional du MST, cette région est la locomotive de l'éthanol dans la région, personne ne croyait que des petits agriculteurs pouvaient gagner ici contre les grands propriétaires ! »

La Fazenda da Barra fait figure d'îlot dans un océan de canne à sucre. Située à 300 kilomètres de São Paulo, la capitale économique du Brésil, la région de Riberao Preto concentre, depuis la fin des années 1990, l'essentiel des investissements liés à l'éthanol. Profitant de la qualité de la terre, du climat, et de la proximité des grandes villes, la canne à sucre, qui constitue la matière première de l'éthanol brésilien, a progressivement tué toutes les autres cultures de la région.

Légumes, viande et lait à importer
Si les États-Unis restent le premier producteur de biocombustibles au monde, le Brésil, aujourd'hui en deuxième position, est le seul à disposer d'un potentiel de croissance capable de répondre à la demande mondiale. Cette perspective a provoqué une course aux investissements. Les 340 usines en fonctionnement devraient produire cette année 490 millions de tonnes de canne à sucre (dont 280 millions dans l'État de São Paulo), en hausse de 8 % par rapport à 2006. Le gouvernement compte sur une récolte de 730 millions de tonnes d'ici à 2012, pour permettre à la production d'éthanol de bondir de 17,7 à 38 milliards de litres. Pour les investisseurs, cela implique la construction de 90 nouvelles usines, et surtout la plantation de quatre millions d'hectares supplémentaires. Dans cinq ans, la canne à sucre devrait couvrir 10,3 millions d'hectares.
Cette pression a provoqué une inflation inédite du prix de la terre. Entre 2001 et 2006, la valeur moyenne de l'hectare a bondi de 113 % dans l'État de São Paulo, selon une étude de l'Institut d'économie agricole. À Riberao Preto, la hausse a atteint 160 %. L'État de São Paulo étant pratiquement totalement recouvert de canne à sucre, c'est vers le Goiás, le Mato Grosso, le Mato Grosso du Sud et Minas Gerais que les grands producteurs se tournent désormais, tirant là aussi les prix à la hausse. Le spéculateur américain George Soros est de la partie. Il vient d'investir 900 millions de dollars dans l'éthanol brésilien.
« L'augmentation du prix de la terre interdit l'accès aux petits agriculteurs, et favorise la monoculture », reconnaît Maria Judith Magalhaes Gomes, du ministère du Développement agraire. « Aucune autre culture ne peut rivaliser avec la rentabilité de la canne à sucre », ajoute-t-elle. En 1996, date du dernier recensement des campagnes, l'État de São Paulo abritait quelque 150 000 petits agriculteurs. «On a du mal à chiffrer la diminution des effectifs, mais il est sûr que l'État compte de plus en plus de grands propriétaires, et de moins en moins d'agriculture familiale, avec en conséquence la disparition de plusieurs productions », dit Maria Judith Magalhaes Gomes.
Le coordinateur MST Daniel da Silva confirme. « Il n'y a que notre Fazenda pour produire encore quelques fruits », dit-il en désignant de beaux maracudjas. À Riberao Preto, la canne couvre désormais 90 % de la surface cultivée. « Il faut tout importer d'autres régions : les légumes, la viande, le lait... C'est absurde ! », poursuit Daniel, qui s'emporte contre la « souveraineté alimentaire bradée ». Pour l'heure, le prix des aliments reste contenu, même si c'est la seule composante de l'inflation brésilienne (3 % par an) à progresser.
Les spécialistes tirent la sonnette d'alarme face aux conséquences de la fièvre de l'éthanol. Dans un récent rapport de l'Institut d'études économiques appliquées (l'Insee brésilien), le chercheur Benedito Rosa demande au gouvernement de « calmer le rythme » pour répondre d'abord à la demande interne d'éthanol. Selon lui, le marché extérieur est « instable » et «sujet à de grandes transformations technologiques », comme par exemple la possibilité de produire de l'éthanol à partir de cellulose. Le Brésil, prévient-il, pourrait, en cas de crise, se retrouver avec d'énormes excédents de canne à sucre, des terres très chères, et la production d'autres cultures déstructurées avec des conséquences désastreuses pour l'emploi.

D'après lefigaro.fr

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