lundi 6 juin 2011

Quelle démondialisation pour sortir des impasses de la crise ?

Pour l’auteur de ce livre, Jacques Sapir, nous vivons l’amorce d’un reflux de la globalisation économique, qu’on appelle en France mondialisation. Même si le mythe du "doux commerce" venant se substituer aux conflits guerriers a laissé quelques traces, cette globalisation ne fut jamais "heureuse" souligne-t-il. Dans le fétichisme de la mondialisation, il y a eu beaucoup de mensonges et de calculs. Ce livre affiche la volonté de rétablir certaines vérités et de tracer les voies d’une issue.

Les impasses de la globalisation

Si la mondialisation englobe de multiples dimensions, les deux principales sont marchande et financière. Le livre les analyse en deux parties ; d’abord la globalisation marchande, ses aventures, ses avatars et ses conséquences ; puis les développements et les limites de la globalisation financière.
L’auteur démontre que « c’est bien dans les classes supérieures des pays riches – et de certains pays en développement – qu’il nous faut alors aller chercher les bénéficiaires de cette globalisation. Celle-ci a altéré en profondeur les modes de répartition de la richesse, tant dans nos sociétés que dans celles des économies dites "émergentes" ».
La Chine se présente alors comme le contre-exemple de la manifestation d’une trajectoire divergente, à travers sa « mise en pratique d’une politique de collusion importante entre l’Etat et les sociétés privées de droit chinois, [qui] n’a rien a voir avec le doux commerce ». Il s’agit plutôt d’une stratégie de développement étatique, articulée sur les investissements directs étrangers importants, dont elle conserve largement le contrôle. Ce n’est donc pas dans la globalisation qu’il faut chercher les causes du succès de l’économie chinoise, mais dans la combinaison spécifique entre une politique d’Etat et des facteurs spécifiques comme le poids démographique. Quant à la Russie - dont l’auteur est un éminent spécialiste - les progrès accomplis depuis 1999, et au-delà de la crise ponctuelle de 2009, montrent qu’il est parfaitement possible de développer l’industrie hors du cadre de l’OMC et du libre échange. Ce "modèle russe" tend à démontrer que c’est lorsque la Russie « a rompu  avec les prescriptions  des organisations internationales  qu’elle a retrouvé la voie du développement ».
En réalité, "l’ouverture" a été d’emblée conçue par les classes dirigeantes des grands pays afin de faire baisser la pression que les salariés exerçaient encore sur les profits au début des années 1970. Derrière tous les discours sur la contrainte extérieure puis sur la solidarité européenne, se cachait « le projet très construit de revenir sur les principales conquêtes sociales des années 1950 et 1960 ». La globalisation a bien correspondu à ce que les classes dirigeantes de notre pays attendaient d’elle : « un  puissant instrument de remise en cause des avantages arrachés de haute lutte par les classes populaires  de 1945 à 1970 ».

L’Europe et l’euro ne sont pas la solution

Au début des années 1990, « l’Europe s’est progressivement transformée en "meilleure élève" de l’ouverture avec des conséquences importantes sur ses salariés », par le biais d’un  renversement complet du partage de la valeur ajoutée entre travail et capital. C’est ainsi entre 1984 et 1990 que la France connaît un relèvement de la part des 1% les plus riches. « Dans la mesure où il n’était plus possible pour eux d’utiliser l’arme de la dévaluation comme dans les années 1950 et 1960 », l’intégration européenne conduit alors « les dirigeants (socialistes) à jouer sur le partage de la valeur ajoutée ».  Avec, au final, "un constat d’appauvrissement dans une économie riche" : « la déflation salariale est indiscutable et c’est elle qui explique le ralentissement général de l’inflation. Elle est le résultat de la mise en concurrence des travailleurs français avec les travailleurs d’autres pays dont le niveau des salaires était incomparablement plus bas ». De plus, le salaire moyen à été déformé par la montée des profits bancaires et des rémunérations des traders, et par le développement quasi exponentiel  des secteurs parasites de la publicité, des médias et du multimédia.
L’Union européenne joue-t-elle réellement un rôle de protection ? A cette question l’auteur répond par un non sans appel. Pour lui, l’élargissement de l’UE de 15 à 27 pays membres a joué un rôle considérable dans la pression qu’exerce la globalisation sur l’économie française. « L’Europe n’a ni protégé les salariés des pays occidentaux, ni apporté une convergence sociale rapide pour les salariés des nouveaux entrants. Elle a, au contraire, conduit à un  nivellement par le bas toujours plus poussé des situations sociales dans l’industrie, pour les plus grands profits, bien entendu, des grandes entreprises ». D’autant plus que l’euro, « qui avait été conçu pour protéger les pays européens pourrait bien se révéler en fait une des causes les plus perverses de leur crise ». Il "n’est pas une solution" ! Présenté comme une ligne de défense face à la crise, il en a au contraire accéléré les effets.

Les voies d’une issue en France

Actuellement, « l’histoire et la politique reprennent leurs droits », et c’est "le retour des Etats". Pour l’auteur, face à la crise financière, « très clairement, ce n’est pas sur la réglementation prudentielle que l’on peut compter mais bien sur l’intervention discrétionnaire des Etats ». Le processus de déglobalisation ne peut être que politique et volontariste :  « Devant l’inertie ou la mauvaise volonté de ses partenaires, un pays a le droit de penser à sa propre situation ».
Cette déglobalisation, construite et pensée, doit devenir un projet, et un nouveau schéma de développement. « Si nous savons nous en saisir et nous en servir, elle peut s’avérer l’occasion de renouveler le pacte social dans notre pays ». Pour une nouvelle société structurée autour d’un cœur industriel important qui doit se fixer comme objectif le plein emploi (objectif quantitatif) et la réindustrialisation (objectif qualitatif). Conciliant un développement des services publics, une croissance verte, de nouvelles infrastructures de transports, le passage de la monnaie unique à la monnaie commune, la création d’un pôle public du crédit, et la prise résolue de distance avec les principes de "la concurrence libre et non faussée" qui règnent sur l’Europe. Il s’agit de rendre visibles les vertus de l’exemplarité de la France dans les solutions de sortie de crise.

Un livre parfois technique mais qui reste très abordable et associe heureusement - à l’instar de J.M.Keynes, l’économiste citoyen britannique des années 20 à 40 - l’expertise académique et les analyses critiques. Ce qui reste encore bien trop rare de nos jours et mérite d’être souligné.
Jacques Sapir, La Démondialisation, Ed. Seuil, 2011, 264 p., 19,50 €

Lire également à ce sujet : "Qui a peur de la démondialisation ?" par Frédéric Lordon

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