samedi 18 juin 2011

L'imposture surmédiatisée des "intellectuels faussaires"

Depuis quelques années, le mensonge est devenu la spécialité de certains intellectuels omniprésents dans les médias et l’édition. Mais, souligne Pascal Boniface, directeur de l’IRIS et professeur à Paris VIII, « à partir du moment où ils défendent les thèses dominantes, leurs méthodes répréhensibles ne sont jamais sanctionnées ». Cependant, « lorsque les élites mentent ainsi il ne faut pas s’étonner que le public s’en détourne. C’est un danger pour la démocratie, les "faussaires" font le lit des démagogues »
Ils s'affichent sur les plateaux de télévision et tiennent des chroniques à la radio ou dans la presse. Alors qu’ils y assènent sans aucun scrupule des contrevérités pour défendre telle ou telle cause - souvent celle d’Israël - et brandissent des concepts creux tel que "l’islamofascisme", ils sont quasi intouchables. Quoi qu'ils disent avec aplomb, on les respecte et personne, ou presque, n'ose dénoncer leurs dénaturation de la vérité. Le triomphe de ces "serials-menteurs" représente une menace pour l'information et la démocratie. « Si ces faussaires parviennent à avoir pignon sur écran, c’est parce qu’ils disent ce que l’on est prêt à entendre, qu’ils se coulent dans le bain amniotique de la pensée commune. Un  faussaire sera d’autant plus crédible qu’il va dans le sens des idées reçues et des vents dominants, quitte d’ailleurs à s’autoprésenter  comme allant à l’encontre du politiquement correct ».
Après avoir traité de "la malhonnêteté en général" l’auteur trace ensuite une galerie de portraits "de quelques faussaires en particulier", dont A.Adler, C.Fourest, F.Heibourg, P.Val et "le seigneur et maître des faussaires", BHL.  
En portant efficacement le fer dans leurs pratiques, Pascal Boniface dénonce une nouvelle " trahison des clercs " (J.Benda, 1927). Un ouvrage corrosif qui démontre, exemples à l'appui, les mensonges de certains "experts" et autres donneurs de leçons. Une réflexion courageuse et salutaire sur les dérives du débat intellectuel aujourd'hui en France.
P.Boniface, Les intellectuels faussaires, le triomphe médiatique des experts en mensonge, Ed. Gawsewitch, 2011, 252 p., 19,90 €
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Lire la chronique de Francis Wurtz dans l'Huma du 26 juillet 2011

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"Gourous médiatiques et morale en trompe-l’œil" par Francis Wurtz

Pascal Boniface accroche ces chouchous des médias censés guider nos pensées. Ils ne sont pas toujours d’une grande perspicacité mais ils jouent un grand rôle dans la bataille idéologique. Les Intellectuels faussaires, de Pascal Boniface. Éditions Jean-Claude Gawsewitch, 
mai 2011, 247 pages, 18,90 euros.
 Nul besoin de partager toutes les idées que développe Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), dans son nouvel ouvrage pour s’y plonger utilement. D’abord, parce que l’auteur y affronte sans faux-fuyants des points particulièrement durs de la bataille idéologique qui fait rage au sujet des grands enjeux internationaux de notre époque. Ensuite, parce que ce livre est une véritable mine de citations, plus éclairantes les unes que les autres, sur le profil réel et l’« apport » effectif de quelques ténors du petit cercle des intellectuels médiatiques. Enfin, parce qu’une lecture attentive de ces pages aide à cerner quelques lignes de force qui structurent la décennie tourmentée qui nous sépare de la tragédie du 11 septembre 2001.
Les thèmes abordés dans le livre sont familiers aux lecteurs de l’Humanité, pour une raison simple : l’on ne peut être franchement engagé à gauche sans s’y heurter brutalement. J’en évoquerai trois. « L’occidentalisme » : cette tendance détestable à considérer que « notre civilisation est supérieure », qu’elle incarne des « valeurs » si élevées que nous serions en droit de les imposer au monde entier, fût-ce par la force ; le « fascislamisme » : ce néologisme pervers lancé par George W. Bush et repris par ses disciples avoués ou honteux jusque dans des milieux « de gauche » français, qui renvoie en fait à l’islamophobie ; enfin, ce que j’appellerais l’israélomanie, autrement dit le soutien systématique et quasi obsessionnel aux dirigeants israéliens, quels qu’ils soient et quoi qu’ils fassent, hors de toute référence au droit international valable partout ailleurs, voire le soupçon d’antisémitisme jeté sur qui s’aventure à critiquer la politique d’Israël.
Les citations des gourous du politiquement correct sont légion dans le livre de Pascal Boniface. Certaines d’entre elles rappellent opportunément que le ton péremptoire des brillants analystes qui guident notre pensée n’est pas toujours synonyme de perspicacité. Ainsi, Alexandre Adler avait-il annoncé que la guerre d’Irak n’aurait pas lieu ; que France et Allemagne allaient divorcer sous Schroeder ainsi qu’États-Unis et Grande-Bretagne sous Tony Blair ; que la Russie allait adhérer à l’Otan et qu’on apprendrait que Saddam Hussein était derrière les attentats contre le World Trade Center. La finesse d’analyse du même idéologue apparaîtra également à travers sa galerie de portraits : de Chavez « le primate », de Morales « le trafiquant de drogue », d’El Baradei (ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, opposé à la guerre d’Irak), le « pervers polymorphe », ou de Rony Brauman (ancien président de Médecins sans frontières, opposé à la politique d’occupation d’Israël en Palestine), le « traître juif »...
D’autres citations produites dans l’ouvrage sont, pour moi, des révélations stupéfiantes, tel ce « jugement » de Philippe Val, aujourd’hui directeur de France Inter, écrivant en 2005 : « La politique arabe de la France a des racines profondes qui s’enfoncent jusqu’au régime de Vichy, dont la politique antijuive était déjà, par défaut, une politique arabe. » Le chapitre consacré à Bernard-Henri Lévy (président du conseil de surveillance d’Arte, membre du conseil de surveillance du Monde, actionnaire de Libération...) est à lui seul une illustration éblouissante de la tyrannie maccarthyste à laquelle peuvent conduire la proximité des puissants et l’adulation des médias. La citation de Frédéric Taddei, qui en fut victime, est éloquente à ce propos. D’autres sont, tour à tour, dramatiques ou franchement désopilantes...
D’une façon générale, on retiendra de la lecture des Intellectuels faussaires le rôle structurant qu’ont joué à des moments clés de cette décennie des choix courageux comme celui de refuser la guerre d’Irak et surtout, de façon continue, les mobilisations autour de l’exigence d’une solution juste au problème palestinien. Le pouvoir des « intellectuels médiatiques » est, certes, non négligeable, mais l’expérience montre qu’ils peuvent n’avoir pas le dernier mot. « Le souci de la vérité doit être sacré », dit un auteur cité par Pascal Boniface. Voilà qui doit être notre boussole.
Francis Wurtz

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