jeudi 7 avril 2011

"Géographie et capital" selon David Harvey

David Harvey, géographe britannique exerçant aux États-unis, cherche dans ce livre sous-titré "vers un matérialisme historico-géographique", à affranchir la géographie de son statut de discipline subalterne, fragmentée en expertises techniques (cartographie, aménagement du territoire, urbanisme..) directement au service des puissances politico-étatiques et économiques.
Dans ce but, il développe sa théorie de la production de l’espace où la question spatiale est perçue comme directement liée aux enjeux des luttes politiques et de la reproduction des rapports de production capitalistes.
Sa pensée à travers la formulation d’une théorie du "développement géographique inégal" à l’ère de la mondialisation néolibérale s’inscrit, tout en s’en démarquant, dans la prolongement des problématiques et des concepts jadis initiés par Henri Lefebvre : le "droit à la ville", ou une « révolution qui sera urbaine ou ne sera pas »
On trouve notamment chez Harvey une ambition théorique – ainsi nommée "matérialisme historico-géographique" - visant à penser quelques-unes des questions posées par la mondialisation; Par exemple, les rapports du global et du local, l’écologie et les questions de justice environnementale, l’adaptation de l’analyse marxiste de la lutte de classe à échelle planétaire, dans la phase actuelle  de l’impérialisme…
Ce livre, qui reprend en fait en traduction française divers chapitres et articles publiés entre 1985 et 2009, constitue aussi une sorte d’histoire de la géographie comme discipline, un diagnostic historique des contradictions constitutives de celle-ci, en ce qu’elle est à la fois au service des grands pouvoirs et productrice d’une connaissance du réel potentiellement ré-appropriable pour une géographie populaire, à des fins d’émancipation sociale.
On trouve donc là certains éléments de réponse à la question : comment la géographie peut-elle servir à autre chose qu’à "faire la guerre" (Y.Lacoste) ou contribuer à modeler le monde au gré des impératifs du capital ? 
Un recueil utile pour prendre connaissance des théories de David Harvey, mais qui ne constitue cependant pas le fin mot ni le mot de la fin sur les rapports entre capital et géographie.
David Harvey, Géographie et capital, vers un matérialisme historico-géographique, Ed. Syllepse, Coll. Mille Marxismes, 2010, 280 p.,22 €

Lire également : Manifestes pour un matérialisme historico-géographique dans Les Lettres Françaises 

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Dans le Monde des Livres du 11 novembre 2011 :

L'approche marxiste adoptée par David Harvey renverse totalement la perspective. Le géographe britannique, qui enseigne au département d'anthropologie de l'Université de New York, défend en effet le "droit à la ville" de ceux qui la produisent. Si l'expression a été lancée par le philosophe Henri Lefebvre dans le Paris de Mai 68, il s'agit de l'adapter à l'époque de la mondialisation des villes. Pour cela, il lui faut fonder sur de nouvelles bases l'analyse marxiste du capitalisme.
Marx a montré que le capitalisme repose sur un processus d'accumulation contradictoire et instable. Mais il a décrit cette instabilité dans le temps comme un développement historique révolutionnaire, sans analyser comment elle se répartit géographiquement dans l'espace. Harvey, lui, explique l'expansion urbaine du XXe siècle par un développement contradictoire du capital : celui-ci tend à la fois à se fixer sur place, dans des infrastructures coûteuses, et à se délocaliser vers des investissements mobiles de type financier.
Une telle contradiction est résolue par la création de "capital fictif", comme les subprimes qui ont soutenu la construction immobilière aux Etats-Unis. Harvey montre ainsi que l'endettement des plus pauvres est le ressort de la croissance urbaine, ce qu'il appelle l'"accumulation par la dépossession". Sa lecture permet de retrouver ce qui a pu faire la force du marxisme : la pertinence d'un diagnostic de l'actualité appuyé sur l'explication des mécanismes macroéconomiques et orienté vers une action politique. Mais plutôt qu'à la révolution prolétarienne, il en appelle à une coordination des acteurs urbains (ouvriers du bâtiment, plombiers, infirmiers, chauffeurs de bus...) partout où ils créent de la vie quotidienne.



 

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