mardi 30 novembre 2010

Quand "des intellectuels jugent les médias"

Interrogés par la revue Médias des intellectuels s’alarment, dans ce recueil, de l’importance prise par les flux d’information pas toujours vérifiés, et encore moins mis en perspective, qui nous submergent à une vitesse démultipliée par Internet. A travers leurs doutes et leurs arguments, ils nous aident à mieux appréhender le monde volatile de l’information, et nous invitent à penser les médias dans leur histoire, leur sociologie, leur économie et leur environnement culturel.

Concernant d’abord la presse écrite, Pierre Nora indique : « je la lis avec d’autant plus d’attention qu’elle va disparaître. Dans cinq ou dix ans, tout ce qui a composé notre univers de paperasse va s’évanouir ». Pour Michel Onfray, « la presse populaire est la presse de la vie locale : ça permet de savoir qui fait quoi dans la ville, à qui on a remis des médailles, etc. C’est une information honorable, digne mais pas neutre. Son traitement est aussi politique ». Cependant, les vrais journalistes de terrain « n’ont pas grand chose à voir avec ceux qui ont décidé de faire la loi sur leur territoire comme un parrain fait la loi dans un quartier ». Et, en dehors d’une sociologie de type marxiste sur la question du journalisme, il pourrait aussi, selon lui, y avoir « une psychologie de type sartrien, qui montrerait qu’il y a parfois une espèce de ressentiment à l’œuvre, de compensation de l’impuissance dans laquelle on s’est trouvé de réaliser soi-même une œuvre ». Philippe Sollers constate que « la presse écrite s’adresse désormais à des clients plutôt qu’à des lecteurs, c’est-à-dire à des gens qui lisent vraiment avec un esprit critique. Il est aisé de constater que ce lectorat averti exigeant, est en constante dilution ».
Ensuite, pour Fernando Savater, « on peut regarder la télé impunément. C’est un média comme un autre. Les gens qui prétendent que la télé abrutit ne disent jamais qu’eux-mêmes sont devenus idiots. Ça n’arrive qu’aux autres ». Il estime par ailleurs qu’ « Internet n’éduque pas, et nécessite même une éducation préalable ». Pour un érudit c’est, estime-t-il, un outil merveilleux. « Mais si vous n’y connaissez rien ou si vous êtes peu formé, vous ne recevrez que de la publicité, c’est à dire 90% de ce qui transite sur le Net. Il n ‘est pas donné à n’importe qui de trier dans le flux d’information, de savoir les analyser et les hiérarchiser ». Cela nécessite, pour lui, « beaucoup de discernement pour faire la part de l’information et de l’arbitraire ». 
Enfin, selon Paul Virilio, « plus le monde se "déréalise", plus nous devenons des êtres virtuels, globalisés, de moins en moins singuliers, donc de plus en plus en proie au doute. L’émotion est tout ce qui nous reste ». La téléréalité est une caricature de ce phénomène, « un phénomène radical qui agit jusque sur nos comportements politiques ». Étant soumis « à des stimuli de moins en moins politisés et de plus en plus intimes », cela n’a « plus grand chose à voir avec la démocratie ». Le tout-images en flux constant devient une dictature de l’immédiateté, une média-dépendance « qui n’a plus rien à voir avec la démocratie représentative, ni même d’opinion ». 
Il va même jusqu’à estimer que « les médias ont créé un rapport direct entre la politique et les citoyens qui d’une manière insidieuse, voire perverse, s’apparente à une nouvelle forme de fascisme ». Car, « avec des outils ultramodernes, nous fabriquons de la régression ».  Pour réduire et rompre "l’encerclement médiatique", il faudrait "ralentir l’allure", "commencer la décontamination", en s’opposant à la "dictature de l’immédiateté". Sinon, « nous avançons tout doucement vers la barbarie, sans nous en apercevoir ».

Coll., « Des intellectuels jugent les médias », Ed. Mordicus, 2010, 110 p., 11,90 €.

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