vendredi 10 septembre 2010

Eloge du carburateur

Ce livre* va à l’encontre de nombreux clichés concernant travail et consommation. Plus qu’un livre d’économie, il plaide en faveur d’un renouveau du savoir-faire manuel en s’ intéressant à l’expérience de ceux qui s’emploient à fabriquer et à réparer des objets.
L’auteur, Matthew B. Crawford, s’appuie sur sa propre expérience : il a été successivement apprenti électricien, brillant universitaire, puis directeur d’un think tank à Washington, où il ne voyait "pas très bien pourquoi il était payé" – un "sentiment d’inutilité passablement déprimant" souligne-t-il -  avant de démissionner pour ouvrir,  à Richmond en Virginie, un atelier de réparation de motos !
A travers anecdotes et récits, nourrissant réflexions philosophiques et sociologiques, l’auteur montre avec érudition et humour que le "travail intellectuel", dont on nous rebat les oreilles au nom de "l’économie de la connaissance", se révèle le plus souvent pauvre et déresponsabilisant. A l’inverse, il met en évidence l’expérience de ceux qui, comme lui, s’emploient à réparer des objets - dans un monde où on ne sait rien faire d’autre qu’acheter, jeter et remplacer – et montre que ce travail manuel peut s’avérer plus captivant et gratifiant, même d’un point de vue intellectuel, que tous les nouveaux emplois de la pseudo "économie du savoir".
Pour autant, il évite aussi bien « le halo de mysticisme qui s’attache souvent aux éloges du savoir-faire artisanal » que les « images enjolivées du travail manuel » dans lesquelles on se complait parfois, sans non plus « nourrir la nostalgie d’une vie plus simple et soi-disant plus authentique, ou bien dotée d’une aura démocratique plus prestigieuse du fait d’être liée à la "classe ouvrière" ». Mais son intention est bien plutôt de « réhabiliter l’honneur des métiers manuels en tant qu’option professionnelle parfaitement légitime ». Dans la perspective brillamment assumée d’une "éthique de l’entretien et de la réparation", il propose donc « une série d’arguments en faveur d’une forme de travail dont on peut dire qu’elle a du sens parce qu’il s’agit d’un travail vraiment utile ».
Si l’ampleur de la crise économique reste encore incertaine, et bien qu’elle semble s’approfondir, elle débouche d’ores et déjà sur une profonde "crise de confiance". Elle est au moins l’occasion de remettre en question certains préjugés : « Qu’est-ce qu’un "bon" travail, susceptible de nous apporter tout à la fois sécurité et dignité ? ». Alors, malgré la grande confusion des idéaux et le naufrage de bien des aspirations professionnelles, peut-être verrons-nous « réémerger la certitude tranquille que le travail productif est le véritable fondement de toute prospérité ». 
Retour aux fondamentaux : « la caisse du moteur est fêlée, on voit le carburateur. Il est temps de tout démonter et de mettre les mains dans le cambouis... ».

* Matthew B. Crawford, "Éloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail", La Découverte, 2010, 250 p., 19 €.

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