mardi 21 septembre 2010

Des conflits en territoires "aéroportuaires"

Lu dans le livre récent « Philosophie de l’environnement et milieux urbains », un excellent article de Guillaume Faburel intitulé « Des mots de l’environnement aux maux du territoires » [p.101-116]. L’auteur part des interrogations suivantes : « De quels territoires parle-t-on lorsqu’on s’exprime au nom de l’environnement ?  Les conflits et controverses résultant de projets sociotechniques imposés ne sont-ils pas une opportunité pour y répondre ? »
Après avoir postulé que "l’environnement en territoires" suscite l’émergence de nouveaux sujets en politique, l’article se propose de rendre compte des résultats d’une recherche de 2007 - pour le CNRS et les ADP - sur les territoires aéroportuaires et leur gouvernance, les conflits qui les affectent, leurs causes environnementales (nuisances et pollutions) et les initiatives de concertation qui sont leurs traits communs.
Cette "approche cosmopolite" concerne neuf cas étrangers (Amsterdam, Bruxelles, Chicago, Francfort, Genève, Londres Los Angeles Sydney et Vienne), mais on imagine l’intérêt de cette étude à propos du cas, plus régional cependant, de Notre-Dame des Landes.
Il en ressort d’abord que ce sont les mêmes représentations de ce qui fait territoire aéroportuaire, qui traversent de manière le plus souvent implicite, les discours opposés des acteurs. Ces conflits aéroportuaires ont pour dénominateur commun « d’avoir commencé à affecter à la même période tous les pays, donc toutes les cultures d’appartenance, quelles que soient les spécificités des territoires environnants : morphologiques, sociales, politiques ».  Ils sont également contemporains de « l’apparition fulgurante du développement durable dans les discours d’opérateurs aéroportuaires et de compagnies aériennes ».
Comme grille de lecture de ces conflits, l’auteur propose de partir de la notion de territoire telle qu’elle est proposée depuis les années 1990 par l’école française de la géographie sociale (Le Berre, Di Méo [mon directeur de thèse entre 1994 et 1998], Buléon et Lussault), qui distingue dans le territoire :
-         Une composante géophysique : celle du contexte géographique, naturel  et économique, produit par la société ;
-         Une composante existentielle : celles des rapports socio-cognitifs des populations avec leur cadre de vie : sentiment d’appartenance, histoire et mémoire des lieux, patrimoine.
-         Une composante organisationnelle : celle des réseaux d’acteurs, locaux et autres, institutionnels, marchands, civils…
Or, ces trois composantes du territoire interviennent différemment dans les référentiels des acteurs des conflits aéroportuaires. Et, dans l’ensemble des neuf cas étudiés, on ne retrouve seulement que deux familles de représentations :
-         Le référentiel « géoéconomique », technocentré, déployé par les mondes aériens et aéroportuaires. Pour lui, « le territoire est d’abord le vaste monde, de réseaux supports, caractérisé par les termes anglais concernant la connectivité » (hubs, gateways…)
-         Le référentiel « existentiel », se construit lui surtout en réaction au premier. Développé par des mouvements associatifs et certains pouvoirs locaux, le territoire est alors vu comme une somme de singularités : lieux remarquables, à travers expériences et récits, des paysages, ambiances ou patrimoine. Il vise à faire lien social, par l’évocation, souvent fantasmée, de certains lieux patrimoniaux.  Il sert de base  à des enrôlements multiples et à des coalitions, mais qui restent généralement thématiques et de courte durée.
Ce sont donc avant tout des représentations qui structurent ces référentiels d’acteurs. Elles alimentent les dialectiques qui traversent débats et conflits : local/global, ancrage/mobilité, singulier/général.
L’auteur souligne cependant deux manques qui sont pointés dans nombre  d’endroits :
- Les acteurs des territoires éprouvent des difficultés à construire leur propre référentiels dans un cadre réellement partenarial. « Dans ce domaine environnemental, ils peinent à se déprendre du magistère technique de l’Etat, à construire d’autres savoirs de l’environnement en territoires, à offrir d’autres représentations des territoires, porteuses d’autres spatialités ».
- Second manque, ces mises en « controverses sont demeurées jusqu’à ce jour largement larvées ou contournées par les asymétries de pouvoir »
Malgré ces limites, ces mobilisations locales et conflictualités environnementales entre acteurs de plus en plus divers, permettent d’entrevoir d’autres entrées politiques pour l’environnement en territoire. Mais, on ne pourra aller au-delà de la perpétuation des dichotomies héritées (individu/collectif, singulier/général, faits/valeurs, raisons/passions, objectif/subjectif, etc.), qu’« à condition que les épreuves environnementales et les conflits auxquels elles donnent lieu soient réellement une pierre de touche pour les conceptions des territoires en jeu ».
Alors, dans un nouveau et troisième référentiel, « conciliant différents types de composantes spatiales (géophysique, vécu et sociopolitique) le territoire, phénoménologique et cognitif,  pourrait devenir véritablement le creuset d’un nouvel âge du politique ». Mais, pour cela, il faudrait bien évidemment dépasser les affrontements stériles d’une dichotomie simpliste réduite au seul : pro/anti !

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