mardi 21 septembre 2010

Brésil, "pays où la gauche a réussi " ?

"Pourquoi le Brésil ou la lulamania nouvelle", de Régis Soubrouillard dans Marianne du lundi 20 septembre 2010

Au terme de ses deux mandats, Lula affiche une popularité insolente à faire pâlir de jalousie bien des dirigeants occidentaux : 80% de taux de satisfaction et un bilan globalement positif. Il n'en fallait pas plus pour que la presse de gauche s'enflamme. Dans sa nouvelle formule, les Inrocks sort le grand encensoir, qualifiant l'ancien syndicaliste de Mandela du Brésil !

Suède, Norvège, Finlande, Danemark. Adieu Scandinavie ! Il y a encore peu, la gauche modérée, sa presse et ses idéologues ne jurait que par ton modèle. Revenus des promesses d’Europe du Nord, c’est de l’autre côté de l’Atlantique, vers l’Amérique Latine que nos éveillés esprits se tournent désormais. Plus précisément le Brésil. Et pas n’importe lequel. Le Brésil de Lula. Les Inrocks, dans sa nouvelle formule – un « Bébé » Nouvel Obs -, nous en offre une preuve éclatante (…)

Il n’en fallait pas plus pour que Les Inrocks s’enflamme dans un reportage sans ambiguïtés, « auprès de ses fans ».  Les formules pleuvent : « l’avenir de la gauche », « le Mandela du Brésil ». N'en jetez plus. Les témoignages abondent. Des Lulamaniaques, pour la plupart. Normal. Après deux mandats, Lula tutoie toujours les sommets de popularité. Et pas du 55-60% comme dans nos pays développés. Du 80% s’il vous plaît ! 
Rien à redire à cela. « Son bilan est fort honorable sur bien des points car on parle d’un pays qui vivait sous la dictature il y a 25 ans. Il a notamment démocratisé la vie politique brésilienne et on ne peut pas tout balancer de la table comme ça sur Lula » estime Christophe Ventura de Mémoire des luttes qui s’interroge quand même sur les raisons d’une telle Lulamania ? « J’ai surtout l’impression que c’est symptomatique du désenchantement politique qui règne ici » analyse-t-il, « un moyen pour une certaine gauche social-démocrate en crise de trouver quelque chose pour se projeter, de s’inventer des exemples enthousiasmants à partir de modèles qu’ils auraient largement critiqué il y a 20 ans. Quand je lis les Inrocks, il y a quand même des choses importantes qui ne sont pas dites. Contrairement à ce qui est expliqué dans ce reportage, les inégalités ne se sont pas du tout résorbées au Brésil. Par exemple les quelques points de PIB qui sont utilisés pour lutter contre l’extrême pauvreté ne représentent pas grand-chose par rapport à l’argent de l’Etat qui est utilisé pour rembourser les 30.000 familles auxquelles appartient la dette du Brésil ».

Bref, on nous survend le produit alors qu’il a laissé gambader le grand patronat brésilien qui s’est enrichi sans contrainte. Quelques données relativiseront toutes les exaltations médiatiques: héritier, certes, de l’esclavagisme qui a prévalu jusqu’au dix-neuvième siècle, le Brésil demeure le pays le plus inégalitaire au monde à peine 1% de la population du pays concentre 50% des richesses. Selon le coefficient de Gini qui mesure la répartition des richesses, le Brésil est l'un des plus mal placés, aux côtés du Honduras, de la Zambie ou de Haïti. Le salaire minimum est de seulement 200 euros.

Lula : quand le storytelling opère

Lula  a été aussi l’ambassadeur d’un nouveau modèle de développement qui a beaucoup plu à la nouvelle bourgeoisie brésilienne : « il a fait du Brésil un nouveau atelier mondial de production d’OGM, les agro carburants etc. il n’y a jamais eu autant de concentrations des terres aux mains des multinationales privées européennes et américaines qui ont mis à la rue des millions de paysans, ce qui explique une opposition très forte du mouvement des sans terre, par exemple » détaille encore Christophe Ventura.

Autrement dit, si la lulamania prospère, notamment du côté de la presse de gauche, c’est que le personnage aurait réussi l’impossible : élaborer un grand consensus entre les intérêts de la finance et la lutte contre la grande pauvreté. C'est le mythe Lula. La preuve aussi que l'idée libérale de gauche peut être pertinente et prendre le relais du projet social-démocrate traditionnel.
De façon plus imagée, les Inrocks ne disent pas autre chose : Lula fait « l’unanimité du Monde Diplo à Capital ». Voire. Ancien directeur du Monde Diplo et grand connaisseur de l’Amérique Latine, Bernard Cassen vient pondérer  cette douce mélodie :« Le bilan de Lula est légèrement positif, mais il n’a changé aucune des règles, c’est un bon élève du FMI, de la Banque Mondiale, du G20 etc. Il a favorisé l’agro-business. Est-ce qu’il pouvait faire autrement ? Ce n’est pas évident. Mais le but de l’opération médiatique c’est de nous présenter le bon, Lula, par rapport au mauvais, Chavez. Chavez a fait baisser les inégalités, a tenté d’éradiquer l’analphabétisme. Malgré les incohérences, la corruption etc. les résultats de Chavez sont bien meilleurs. Mais je ne suis pas pour autant un critique de Lula, si j’étais au Brésil, je voterais Lula. Les deux mandats de Lula ont permis de faire diminuer l’aliénation de l’électorat populaire qui votait pour des candidats qui faisaient du clientélisme, par exemple. C’est une action importante.  Simplement, Chavez sert de repoussoir à Lula ».

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