dimanche 8 août 2010

"Le projet local" d’Alberto Magnaghi

Difficile de rendre compte en quelques lignes d’un livre dont F.Choay dit dans sa préface qu’il « associe réflexion et combat, théorisation et idéalisme, information et critique ». Essayons néanmoins, s’agissant d’un livre essentiel à la réflexion et à l’action pour tout projet localisé, municipal ou intercommunal, et pour un développement territorial  non pas "durable" mais plutôt "auto-soutenable".

Bien que publié en
2000 en Italie, ce livre est bien signalé par T.Paquot dans son ouvrage récent (L’urbanisme c’est notre affaire ,  l'Atalante, 2010), comme « un essai à la fois militant, polémique, combatif et programmatique, devenu une référence pour les partisans d’un urbanisme alternatif à l’échelle d’un territoire (…) l’auteur ne se contente pas de dénoncer une certaine forme de mégapolisation planétaire et de critiquer le discours néolibéral qui nie le lieu au nom d’une mondialisation par en haut, il élabore prudemment une alternative territorialiste et liste des propositions réalistes, visant à la mise en place d’une démocratie participative locale ».
Pour T.Paquot, « cet essai vif, vigoureux et propositionnel ne peut pas laisser le lecteur indifférent ». Sa lecture ne va pourtant pas de soi, mais les titres des chapitres et intertitres des paragraphes d’un texte dense, voire "touffu", contribuent à une progression pas à pas dans la démonstration bien articulée de l’auteur. Si la première partie est une « analyse critique des effets dévastateurs et "insoutenables" exercés par la métropole contemporaine », à travers une approche territorialiste pour un développement local auto-soutenable, la seconde est une description de quelques scénarios socio-territoriaux ou "visions" stratégiques d’un tel projet local.


L ’auteur distingue alors trois types d’approches :

  1. L’approche fonctionnaliste, ou "éco-compatible"
  2. L’approche environnementaliste ou "bio-centrique".
  3. L’approche territorialiste ou "anthropo-biocentrique"
Il défend et développe cette troisième approche, en soulignant - après le géographe C.Raffestin - que « sans la sauvegarde et la valorisation de la socio-diversité, il ne peut y avoir de bio-diversité, c’est donc en valorisant la diversité culturelle que nous pourrons sauver le milieu de l’homme ».
Ce qui donne « la clé d’une soutenabilité durable et stratégique » ce sont donc « les modalités de la production du territoire. Mais, le processus de reterritorialisation ne peut être amorcé sans une définition préalable de l’identité territoriale ».

On peut distinguer quatre types de soutenabilités

  • La soutenabilité sociale :  niveau d’intégration des intérêts des acteurs faibles dans un système décisionnel local
  • La soutenabilité économique : capacité d’un modèle de croissance à produire une valeur ajoutée territoriale.
  • La soutenabilité environnementale : synonyme, pour l’approche territorialiste, d’auto-soutenabilité, ou capacité des projets sectoriels à réduire l’empreinte écologique dans l’espace environnemental.
  • La soutenabilité territoriale, « capacité que possède un modèle de développement, avec ses règles de production et de reproduction, de favoriser et de développer la reterritorialisation"
La "globalisation par le bas"

Elle doit devenir celle des acteurs du changement portés par une « dynamique des contradictions », afin de passer du réseau des luttes à des réseaux solidaires dans la société locale. Il faut  travailler à une rencontre possible entre politiques institutionnelles et pratiques sociales reterritorialisantes qui vise, à travers toutes ses étapes : de la concertation entre acteurs jusqu’au marketing territorial, en passant par l’élaboration des pactes territoriaux, contrats et conférences de "zones"(Conférences métropolitaines). Non pas pour entériner l’existant (ex. : SCOT, Projets de territoires), mais le revisiter dans l’esprit de la Charte d’Aalborg. Mais cette reconnaissance, encore virtuelle, exige une reconnaissance politique.

Un "scénario stratégique"

Les acteurs du changement doivent s’engager dans une dynamique contradictoire et conflictuelle, dont pourra émerger une nouvelle forme d’enracinement dépassant la forme métropolitaine.
Ce scénario stratégique, n’appelle pas une application immédiate et ne se réfère pas seulement aux acteurs décisionnels actuels. Il vise plutôt « les acteurs potentiels de la transformation qui, s’ils s’avèrent les interprètes des contradictions majeures du modèle économique dominant, sont aujourd’hui pour la plupart des "sans voix", minoritaires et marginalisés ». D’où la réalisation incertaine du scénario, qui oscille entre le présent et le temps indéterminé de l’utopie concrète.  Conçu comme un instrument d’action pour le présent, il ne peut être efficace que s’il participe à une transformation des rapport sociaux, à l’extérieur du contexte où il a été conçu. Il se fonde sur la prise en considération « des énergies, des acteurs, des utopies diffuses et des "petites utopies" qui "zèbrent" le territoire, l’enrichissent de leurs réseaux et les orientent vers de nouvelles finalités.. Les énergies auxquelles il se réfère sont donc des énergies conflictuelles ou antagonistes par rapport au modèle de la forme métropolitaine ».
Ce n’est donc pas une construction chimérique, mais il s’inspire des contenus latents et conflictuels existants. Non pas pour inventer un avenir de toute pièce,  mais pour l’interprétation d’un avenir ouvert, qui peut d’ores et déjà s’esquisser « à partir des tensions, des comportements conflictuels, et du bouillonnement culturel à l’œuvre dans le monde de la globalisation ».

"Ecopolis" et sa périphérie
A.Magnaghi, propose ensuite des pistes pour un écosystème territorial. Un projet de région baptisé "Ecopolis", où la reconstruction de la ville (auto-soutenable) repose sur un renversement conceptuel : « les vides, les espaces ouverts résiduels et délaissés deviennent les figures génératrices du nouvel ordre territorial et urbain »  (Souligné par lui).  Dans ce projet des espaces ouverts, un rôle central est donné aux nouveaux agriculteurs, producteurs du paysage et du milieu.
Dans les zones où le modèle centro-périphérique cristallise le plus grand nombre de contradictions, le scénario stratégique doit s’attaquer à la périphérie, dans la mesure où elle est l’emblème et l’incarnation de ces contradictions. La ville métropolitaine cède le pas aux villes formées de villages.

"Nouvelle municipalité" et projet local
La forme de la métropole n’étant plus liée à l’action municipale, « le succès d’un projet focalisé sur la renaissance des lieux dépend avant tout d’une refondation de la municipalité ».
Grâce à la création de certains organes de décision intermédiaire, la nouvelle municipalité amorce un processus politique de transformation démocratique, en enrichissant les formes traditionnelles de délégation, par la pratique de nouvelles formes de démocratie directe.
Il s’agit donc d’inventer de nouveaux modes d’agrégation à travers lesquels les villes contenues potentiellement dans la métropole pourraient affirmer leur propre identité », tandis que les nombreuses petites villes situées dans un même territoire « parviendraient à s’associer tout en préservant leur autonomie et leur différence ».
La structuration des conflits exige la passage de « la conscience de classe à la conscience des lieux » - sinon de « la lutte des classes à la lutte des places » (Lussault, 2009). Ce parcours nécessite le dépassement des formes traditionnelles de représentation et de délégation ainsi que la création de nouveaux modes de démocratie directe. Le système des acteurs doit être suffisamment vaste et complexe pour garantir la visibilité et la présence des "sans-voix",  ou des éléments sociaux les plus faibles.


A.Magnaghi, Le projet local, Ed. Mardaga, 2003, 124 p. 25 €

- Pour une lecture-analyse plus approfondie : lire ici

- Lire également sur "ruralinfos.org" : Le projet local 
- et la lecture de Thierry Paquot dans la revue l'Urbanisme
- Voir également Olivier Mongin : " De la lutte des classes à la lutte des lieux ", Le " projet local " d'Alberto Magnaghi et la renovatio urbanis de Bernardo Secchi

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