mercredi 3 décembre 2008

Eric Hobsbawm : l’apport toujours actuel de Marx à l’histoire


Eric Hobsbawm est l'un des plus grands historiens contemporains. Son livre majeur "L'Âge des extrêmes, histoire du court XXe siècle" - quatrième d’une série sur l’histoire contemporaine, de 1789 à 2000 – suspecté de marxisme, a failli ne jamais être publié en français, avant une coédition belge (Ed. Complexe) et du Monde-Diplo, en 1999.
Il analyse ici l'apport de Marx à l'histoire. Il s’agit de dix textes inédits, transcription de conférences données sur plus de 20 ans, qui témoignent d’une grande constance dans la conviction de l’intérêt du marxisme pour l’histoire, qui n’était pourtant guère de mise dans cette période où il était plus courant de professer la "fin de l’histoire" et la mort du marxisme. Les deux chapitres centraux, Karl Marx et l'histoire (1968) et La conception marxiste de  l'histoire (1983) s’élargissent à d’autres champs d’investigation, dont, entre autres, L'histoire populaire (1985),  Barbarie, mode d'emploi (1994) et  Est-il possible d'écrire l'histoire de la Révolution russe ? (1996). Avec une érudition volontiers francophile, lorsqu’il cite M.Bloch, F.Braudel, G.Lefebvre ou G.Rudé.  
Alors que le stalinisme a diffusé la version dénaturée d’un "marxisme vulgaire", et que l'effondrement de l’URSS a condamné l'espoir d’un communisme issu de la révolution d'Octobre, Marx reste aujourd’hui, montre-t-il, une formidable source d'inspiration pour comprendre l'histoire.
Si Marx a bien sûr étudié l’histoire et d’une manière extrêmement érudite, presque aucun des titres de ses œuvres ne contient le mot histoire, remarque E.Hosbawm. Ses écrits historiques sont presque entièrement constitués d’analyses politiques de l’actualité et de commentaires journalistiques (Nouvelle Gazette Rhénane).
Alors que Marx, on le sait, a surtout écrit des textes philosophiques, économiques et politiques, l’auteur soutient cependant que « le principal apport de Marx aux historiens actuels se trouve dans ses assertions sur l’histoire ». Ses analyses politiques d’histoire immédiate, comme Les Luttes de classes en France et le Dix-Huit-Brumaire de Louis Bonaparte, sont « réellement remarquables, [même] s’ils n’étaient pas écrits comme de l’histoire, dans le sens où l’entendent ceux qui se livrent à l’étude du passé ».
Bien qu’il garde l’impression que nombre d’historiens marxistes-vulgaires ne sont pas allés plus loin que la première page du Manifeste du parti communiste, et de cette phrase qui affirme que « l’histoire [écrite] des sociétés existant jusqu’à présent est l’histoire des luttes de classes », E.Hobsbawm souligne : « ceux d’entre nous qui se souviennent de leur première rencontre avec le matérialisme historique peuvent encore témoigner de l’immense force libératrice d’aussi simples découvertes ».
Pendant des générations, la conception matérialiste de l’histoire a été la partie la moins remise en cause du marxisme. « A juste titre, on la considérait comme son cœur ». On peut la résumer en une seule phrase, qui se répète, avec quelques variantes, après 1846 (L’idéologie allemande) : « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience ». Sa formulation la plus complète se trouve dans la préface de 1859 à la Contribution  à la critique de l’économie politique. On peut certes s’interroger si on reste marxiste en la rejetant, mais « il est néanmoins parfaitement clair que cette formulation ultraconcise demande un peu plus d’élaboration ».
D’où cette conclusion : « Marx demeure la base essentielle de toute étude adéquate de l’histoire, car – jusqu’à présent – il est le seul à avoir tenté de formuler une approche méthodologique de l’histoire dans son ensemble, et d’envisager et d’expliquer tout le processus de l’évolution humaine ». Certes, « Marx n’a pas dit le dernier mot, loin de là, mais il a dit le premier, et nous sommes encore obligés de poursuivre le discours qu’il a débuté ». C’est pourquoi, « dans un futur prévisible, nous devrons défendre Marx et le marxisme, dans le domaine historique et en dehors de celui-ci, contre ceux qui les attaquent sur les terrains politique et idéologique. En faisant cela, nous défendrons aussi l’histoire, et la capacité de l’homme à comprendre comment le monde est devenu ce qu’il est aujourd’hui, et comment l’humanité peut marcher vers un monde meilleur ».
Brillante démonstration, avec un humour so british qui ne gâte rien.

E.Hobsbawm, Marx & l’histoire, Textes inédits, Ed. Demopolis, 2008, 208 p., 21 €.

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